CHAPITRE XIII
marquis de Villette , sur le quai qui porte aujourd'hui le nom de Voltaire , au coin de la rue de Beaune , et dès le lendemain un concours de monde prodigieux commença ses visites. Lui, resta toute la semaine en robe de chambre et en bonnet de nuit, recevant ainsi la cour et la ville. Mme Denis et la marquise de Villette tenaient le cercle et faisaient les honneurs. Un valet de chambre allait avertir M. de Voltaire à chaque personne qui arrivait ; il venait, et M. le comte d'Argental et le marquis de Villette de leur côté présentaient ceux que le philosophe ne connaissait pas , ou dont il avait perdu le souvenir. 11 recevait les complimens des curieux, leur répondait un mot honnête et presque toujours spirituel , puis, retournait dans sou cabinet dicter à son secrétarire des corrections pour sa tragédie d' Irène.
Comme M. de Villette semblait jouir peut-être avec trop de vanité du bonheur de montrer M. de Voltaire à tout Paris, on lui décocha 1 epigramme suivante :
Petit Villette, c'est en vain Que vous prétendez à la gloire; Vous ne serez jamais qu'un nain , Qui montre un géant à la foire.
Dès le 12 février, l'Académie avait arrêté (prune députation irait complimenter l'illustre confrère; elle avait nommé, contre l'usage, qui n'admet dans ces sortes d'occasions qu'un seul député , trois de ses membres, à la tête desquels était le prince de Beauveau ; nombre d'autres s'étaient joints au cortège.
Le lendemain, je me réunis à la troupe des comédiens français, qui vint lui rendre de nouveaux devoirs. Cette fois, le compliment de Bcllccourt me parut étudié. M. de Vo'taire y répondit avec nue affabilité touchante, puis, en parlant de sa santé, il ajouta ces paroles qui manifestaient bien son affection pour sa tragédie : Je ne puis plus désormais vivre que poui vous ci par vous. Iît se tournant
ensuite vers Mme Vestris : Madame, lui dit-il , j'ai travaillé cette nuit pour vous , comme un jeune homme de vingt ans. Sur quoi Mlle Arnoult, qui s'était mêlée aux curieux, dit assez haut, avec son caractère de malice ordinaire , un mot que je n'ai ose' confier qu'à mes tablettes.
Quand les comédiens sortirent , je restai, m'étant déjà fait reconnaître par M. de Voltaire, qui s'était parfaitement rappelé m'avoir reçu jadis à Ferney, lors de. mon grand complot contre sa perruque. M. de Lahnrpe ayant observé que le sieur Bellecourt avait débité son compliment d'un ton très-pathétique, M. de Voltaire répondit : Oui, nous avons fort bien joué la comédie l'un et l'autre.
La tragédie (Y Irène fut représentée le 15 mars. Depuis les fêtes du mariage du dauphin , jamais je ne vis de plus belle assemblée! excepté le roi (1), toute la famille royale, tous les princes et princesses du sang y étaient. On applaudit non la pièce, mais l'auteur, et un respectueux silence tint lieu des signes d'improbation qu'on eût fait éclater dans toute autre circonstance. Il ne fut pas difficile de persuader à l'illustre vieillard qu'il venait d'obtenir un nouveau succès : plus de trente cordons bleus se firent écrire chez lui pour l'en féliciter. Voulant en jouir en personne, le 30 mars , jour de la sixième représentation , après avoir assisté à une séance de l'Académie, où des honneurs inusités lui avaient été rendus, il parut au Théâtre-Français. Un triomphe , dont la nation n'avait pas encore donné l'exemple, l'y attendait. Entre les deux pièces, son buste, placé sur le théâtre , fut couronné par tous les acteurs avec des transports et un délire universel, qui dura plus de vingt minutes. Tout à coup , et d'un mouvement spontané, par l'accord d'une pensée unanime de respect , les femmes se levèrent, et se tinrent ainsi debout, agitant leurs mouchoirs. On ne peut peindre L'effet de ce mouve-
(I) Le roi affecta d'envoyer la reine à l'Opéra , ce soir-là. Luuis XVI n'aimait pas Voltaire,