CHAPITRE XIII
un ennemi des urètres , et il y avait alors, même chez îe peuple , une tendance à dénigrer le clergé. Ces braves gens allaient, je crois, crier « vive le philosophe! » quand m'étant trouvé au milieu d'eux, je leur dis : Ecoutez donc ce qu'ils crient ! il y a bien autre chose de mieux à dire , ma foi ! et Calas! et la famille Sirven ! Ce mot suffit , ils partent , se ruent sur la voiture, jettent en l'air leur bonnet , en s'écriant au milieu des autres cris : « Vive le défenseur de Calas ! vive le défenseur des Sirven ! » Voltaire distingua cet hommage , et ce fut sur cela que , se retournant vers le public , il dit : « Vous voulez donc m'étouffer sous des roses ! » En effet , il avait vu son apothéose avant sa mort, et sa mort devait suivre de bien près. Le 30 mai suivant il expira , âgé de quatre-vingt-quatre ans. On peut dire qu'il vit jouer en mourant sa tragédie d' Irène.
Beaucoup ont parlé de la religion de M. de Voltaire, et du ridicule d'une prétendue confession. Je ne sais rien de positif là-dessus; mais il m'a été rapporté par M. Saint- Marc, un peu gentilhomme, à demi-auteur, tout-à-fait gascon , et pourtant confident de M. de Voltaire et commensal de sa maison, que ce qu'il redoutait le plus, c'était le refus de sépulture , la violation de son tombeau, la dispersion de ses cendres : celte idée iixe l'obsédait; il craignait quelque tentative de ce genre de la part du clergé, et voulait après sa mort être sûr de conserver l'intégrité de son corps : aussi , pendant les six derniers mois de sa vie , parlait-il souvent du respect des Chinois pour leurs trépassés, de l'embaumement des Egyptiens , du bonheur de vivre dans un pays où chacun pouvait espérer de devenir une momie passable , d'après son état de fortune , et se perpétuer comme il l'entendait. « Cet homme qui a un nom immortel , ajoutait le gascon , voudrait de plus l'immortalité du cadavre. »
Je ne sais quelles réflexions cela fera naître sur M. de Voltaire, mais à cette anec:lote inédite j'en ajouterai une autre , qui fixera davantage sur les véritables pensées reli-
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giciiscsdc Ce grand homme ; je tiens celle-ci de M. le comte de Lalour qui, par passion et par respect pour Voltaire, devint quelque temps son secrétaire amateur.
Une matinée du moii; de mai , M. de Voltaire fait demander à ce jeune seigneur s'il veut être de sa promenade (trois heures du matin sonnaient). Étonné de cette fantaisie, M. de Latour croyait achever un rêve, quand un second message vint confirmer la vérité du premier. Il n'hésite pas à se rendre dans le cabinet du patriarche, qui vêtu de son habit de cérémonie , habit et veste mordorés , et culotte d'un petit gris tendre , se disposait à partir. — Mon cher comte, lui dit-il , je sors pour voir un peu le lever du soleil ; celte profession de foi du vicaire savoyard m'en a donné envie... sachons si Rousseau a dit vrai. » Ils partent par la nuit la plus noire, ils s'acheminent. Un guide les éclairait avec une lanterne , meuble assez singulier pour chercher le soleil! Enfin, après deux heures d'excursions fatigantes , le jour commence à poindre. Voltaire frappe des mains avec une véritable joie d'enfant. Ils étaient alors dans un creux. Ils gravissent assez péniblement vers les hauteurs; les quatre-vingt-un ans du philosophe pesaient sur lui , on n'avançait guère , et la clarté arrivait vite : déjà quelques teintes vives et rougeâtres se projetaient à l'horizon ; Voltaire s'accroche au bras du guide, se soutient sur M. de Latour, et les trois conlemplateurs s'arrêtent sur le sommet d'une petite montagne. De là, le spectacle était magnifique! c'étaient les roches pelées du Jura, les sapins verts se découpant sur le bleu du ciel dans les cimes , ou sur le jaune chaud < t Apre des terres ; plus au loin, c'étaient des prairies , des ruisseaux; les mille accidens de ce suave paysage qui précède la Suisse et l'annonce si bien , et enfin , où la vue se prolonge, c'était encore dans une. horizon sans bornes, un immense cercle de feu, empourprant tout le ciel. Devant celte sublimité de la nature, Voltaire est saisi de respect; il se découvre, se prosterne, et quand il peut parler, ses paroles