‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 86 sur 279 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Not' minist' n'est pas l'Pérou ,

Et ce brave m'sieu d'Sartine,

De la tfaliot' de Saint-CIoud,

N'a fait qu'un saut (sot) dans la marine.

La grande affaire de la bouilloire à thé fermentait en Amérique , et Francklin vint à Paris. Le ministère dut prendre parti, M. de Surtines hésitait , attendait , demandait des délais. M. de Fleuriau l'homme habile du cabinet, qui en tenait réellement les fils , et par conséquent ne paraissait pas, impatienté des tergiversations du ministre , résolut d'y mettre un terme. 11 sut par Francklin , alors bourgeois de Passy, qu'une gazette de Londres avait parlé de son patron tout-à fait en style narquois et drolatique. Aussitôt l'extrait de ce papier public arrive de Londres à Paris, et, par ordre exprès, le correspondant suppose que c'est un paragraphe d'un discours de lord Germaine à la chambre haute.

Pour bien comprendre les suites de ceci , il faut connaître une des passions de M. de Snrtines. Ce ministre était L'homme le mieux coiffé de France, et il y tenait. On le frisait le matin, on le frisait le soir; sa bibliothèque renfermait toutes sortes de perruques et de toutes les dimensions: perruque pour le négligé, perruque pour le conseil; il les endossait suivant l'occurrence; il y avait même , dans ce recueil unique, jusqu'à la perruque à bonne fortune, à cinq petites boucles flottantes. Trois perruquiers étaient à ses ordres, ayant chacun le département d'un format. Un seul la lui incitait sur la tête; mais l'homme spécial la préparait. J'ai ouï affirmer que , pour interroger les criminels, quand il dirigeait la police, il s'encadrait d'une perruque terrible , sorte de coiffure ;'i serpents , pour faire germer le remords; elle avait un nom, on rappelait; l'inexorable»

Or, le pamphlet anglais n'épargnait pas M. de Sartincs sur ce goût , au moins singulier dans un liomme d'état : le coq gaulois et sa crête élagée étaient mis impitoyablement

sur la sellette d'Albion. La perruque d'un ministre moquée en pleine chambre des pairs! c'était mettre le feu aux étoupes. La tète de M. de Sartines s'échauffa sous cette perruque tympanisée, Francklin fut appelé en conseil secret, le traité qu'il proposait accueilli , et du coup l'Amérique devint l'alliée de la France.

Et lui qui parlait , M. Rochon , eu eut occasion de faire recevoir et jouer à la Comédie-Française un nouvel ouvrage de sa façon en un acte et en prose intitulé : VHonneur français, Cel auteur plénipotentiaire est de tous les hommes de lettres celui qui a trouvé le mieux le secret de faire beaucoup de bruit avec de petits actes. Depuis longtemps on attendait sa pièce, et V Honneur français répondit à l'attente du public et justifia son titre. Le sujet n'était pas riche d'invention, il dut tout à la circonstance. Jolis détails, dialogue léger, peu de naturel; beaucoup de broderies, point de tissu ; mais la jeunesse française y apprenait combien l'attachement à une femme honorable était susceptible de la conduire au bien et à la gloire. C'était chevaleresque et très-peu dramatique; l'auteur réussit cependant par l'accessoire : il intercala dans sa pièce une heureuse allusion au courage de M. lemarquisdcLafayettc. Ce jeune seigneur se faisait un nom célèbre auxEtals-Unis, en combattant pour la cause de. l'indépendance américaine: tout Paris étant Américain, guerrier et indépendant par contre-coup, l'allusion fut sentie et applaudie à outrance. Pour la première fois, un vivant, un particulier surtout se trouvait loué en comédie, et paraissait sur la scène autrement que sous le voile de l'allégorie ou le déguisement de l'anagramme. Ceci est d'autant plus à noter, qu'un tel honneur n'avait appartenu jusque-là qu'à Louis XIV. Singulière représentation ! où l'on élevait aux nues un marquis combattant pour des hommes qui ne voulaient plus de titres, où un parterre dans sa joie délirante criait : Vive le roi ! et Vive les Américains? cri monarchique et républicain du même coup; où la cour et

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