‹ Mémoires de Fleury de la Comédie française (volume 2)Chapitre 88 sur 279 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Un tel coup d'autorité divisa la Comédie-Française en deux camps. Le ressentiment de MIIe Sainval n'eut plus de bornes. Et pour se venger et instruire le public , de compagnie avec une Mme de Saint-Chamont ( mieux connue avaut sous le nom de Mlle Mazarelli , femme qui avait été jeune autrefois et qui maintenant professait la littérature inédite) , elles composèrent une espèce de mémoire ou factum plein d'allusions assez piquantes , même en ne révélant que les faits ; mais pour porter coup et linir par une épigramme qui ne pouvait être trouvée que par dos biumes , les lettres du duc de Duras glorieusement qualifié du beau nom de supérieur , furent données au public. Et quelles lettres !... M. de Duras était bomme de cour, et ses missives étaient plates; M. de Duras était le supérieur, puisque supérieur il y a, et ses lettres étaient partiales ; M. de Duras était académicien et.... quel soufflet aux quarante , grands dieux ! c'était trois coups de poignard dans la même plaie !

Le trait n'était peut-être pas de bon goût , il faut l'avouer, mais il porta. Chez nous et en dehors de nous on arbora des drapeaux , chacun choisit le sien ; nos comités devinrent des champs de bataille, le parterre une arène. Apologistes de l'une , détracteurs de l'autre , amis chauds, ennemis aidons , tout ce qu'il y a de passionné au théâtre s'anima , le drame n'était plus seulement devant les rampes, il était partout. Les deux factions théâtrales furent à la veille d'en venir aux hostilités , quand l'autorité, aigrie des révélations de Mlle Sainval, lit tomber toutes ses foudres sur elle.

On regarda cette affaire comme une affaire d'état; la coupable reçut ordre de se rendre à Clermont en Beauvoisis, sorte de punition réservée jusqu'alors aux ministres disgraciés: c'était, à la lettre , un exil. On dérogeait pour Sainval à la coutume humiliante du Fort-I'Évèque; mais le but du supérieur et îles autres gentilshommes de la chambre fut moins de l'honorer par les formes d'un exil

politique , que de l'empêcher de communiquer nvec ses amis, et surtout de donner suite à ses écrits mordans. Non-seulement Sainval fui rayée du contrôle de la comédie , mais il lui fut défendu déjouer dans quelque troupe que ce lot , mais il lui fut dit que si elle s'avisait de vouloir sortir du royaume, on agirait auprès des cours étrangères. Ainsi les ambassadeurs allaient recevoir des ordres de cabinet à l'occasion d'une affaire de théâtre! et , quand il y a des pays neutres pour les guerres de peuple à peuple, il ne s'en trouvait pas pour une actrice opprimée ! pauvre Sainval !... Mme Vestris lui avait interdit l'Europe!

Mais le public est aussi une puissance, et les proscripleiirs apprenant qu'une cabale formidable viendrait dorénavant au parterre présenter le combat à Vestris et aux acteurs ses partisans . on tripla la garde à la représentation qui suivit l'exil de Mlle Sainval. Cette mesure ne lit qu'augmenter le désordre. On sifflait , on huait , on arrêtait. Corneille, Racine , et Voltaire étaient proscrits. Une tragédie annoncée devenait une espèce, de rendez-vous d'honneur , l'affiche un cartel de duel : « Es-tu de tragédie aujourd'hui?» se disaient les gens de garde, tantôt ballans, tantôt battus. La muse tragique était aux abois, et pour lui donner le coup de grâce , Mlle Sainval cadette déclara au maréchal de Duras, que tant que sa sœur serait eu exil , elle resterait elle-même dans l'inaction. Depuis lors , chaque fois qu'on essayait de faire paraître Melpomène sous la ligure de Mme Vestris , il fallait tout un appareil militaire , et pour peu que les choses eussent été plus loin, Hermione obtenait du canon.

De mauvais plaisans saisirent l'à-propos, et faisant allusion à la guerre maritime déjà commencée entre la France et l'Angleterre , ils tirent courir une facétie intitulée : supplément a la Gazette de France. Là , par une allégorie soutenue, ou révélait eu termes de marine, tout ce qui s'était passé , dans ce que j'appellerai , cette fois-ci , notre tripot comique.

CHAHTEE XV. 165

Je transcris ce document, qui forme le tableau du personnel de la Comédie-Française quand je fus admis à en faire partie ; on en a fait beaucoup de copies dans le temps ; celui-ci est exact, et je le donne comme une page de notre histoire générale , sauf les erreurs que je relève dans la suite de ces mémoires.

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