CHAPITRE XVIII
Théâtre-Français , eh bien ! aujourd'hui , ce premier gentilhomme de la chambre me faisait bonne mine avec les autres. Comment donc! Il me flattait presque; courtisan avant tout , et ne manquant jamais de porter ses regards dans la direction du palais de Versailles, il avait facilement suivi la trace de l'intérêt que la reine avait bien voulu prendre à mon sort, et peu de temps après la grave affaire de mon mariage projeté, je fus admis dans l'intimité de M. le maréchal.
C'était pour moi une chose inappréciable , non pas sous le rapport de mon avancement au Théâtre-Français, M. de Richelieu en ayant à peu près abandonné les rênes , pour être tout entier au gouvernement de la Comédie-Italienne; mais sous un point de vue bien autrement essentiel.
Malgré les entraînemens de mon âge et les tentations sans nombre dont j'étais entouré, la meilleure part de mes pensées était à mon travail. Je voulais parvenir, j'étais tourmenté d'ambition , et de plus (pourquoi ne l'avoueraijc pas ?) j'avais le plus ardent désir de faire enrager Mole, qui me le rendait bien , ainsi qu'on l'a vu.
Le moment des études sérieuses et opiniâtres était arrivé; Bellecourt venait de mourir dans les bras de son confesseur ordinaire , Mlle Vadé , et par cette mort je me trouvais en troisième. Monvel se tirait d'affaire avec le drame et la tragédie ; mais moi , qui n'avais aucune de ces ressources , et à qui on ne laissait que les miettes du festin théâtral , je cherchais à tirer autrement parti de ma position , et l'invitation de M. le maréchal fut un coup de fortune.
Le public tenait beaucoup alors à ce ton de bonne compagnie dont j'ai eu plus d'une occasion de parler; il fallait que tout comédien dans l'emploi d'amoureux fût sur la scène un modèle d'aisance, de noblesse et de bon goût; qu'il eût de grands airs sans raideur, une impertinence gracieuse , une fatuité aimable; il fallait que l'habillement, la marche , le ton , le geste , tout fût marqué au cachet de
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l'élégance la plus parfaite. Aborder ses pareils avec une agréable familiarité, ses inférieurs avec une déférence qui les mît à leur place , et tout le monde (compris les dames) avec celte politesse qui marque ce qui vous entoure au coin de la subordination , tel devait être le comédien d'alors. Humble , si cela raccommodait, dans le courant de la journée, une fois la toile levée, il fallait qu'il se haussât sur ses talons rouges , et devînt à la lettre grand seigneur à heure fixe.
Tout cela n'était pas l'élude d'un jour, ces qualités d'imitation ne peuvent s'acquérir qu'à la longue et dans le commerce aisé des femmes et du grand monde, encore fouir il élre observateur judicieux ; la passion est facile à reconnaître, mais quand on ne veut imiter que des surfaces, il faut prendre garde aux nuances. Où trouver un bon modèle, un modèle complet, pour le suivre, l'étudier, entrer dans les secrets de sa personnalité , et s'emparer de ce qu'on y trouve de saillant pour le porter sur la scène? Où rencontrer un héros dont on peut se rendre propre et le fond et la forme pour en donner une bonne copie au public?.. M. de Richelieu me l'offrit.
Illustre entre les illustres de la galanterie, la mode avait fait du célèbre maréchal le courtisan d'élite qu'on aimait à voir et à écouter ; de l'histoire riante du passé , c'était une physionomie sur laquelle le temps avait glissé , une figure qui en faisait accroire sur son âge , bien qu'on en eût ; aussi la maison du maréchal , où Ton respirait je ne sais quel parfum des souvenirs de la régence , élnil-eiîe fréquentée par ceux qui aspiraient à une succession diflicile ; il tenait chez lui une véritable école d'excellentes traditions pour les seigneurs de la jeune cour, quant aux femmes, le maréchal était encore assez ingambe pour leur aller porter son enseignement en ville.
Outre le grand nombre de ses écoliers, véritable galerie d'originaux, bonne à mettre à profit pour nous autres comédiens , M. le maréchal accueillant des auteurs , des