‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 111 sur 275 · CHAPITRE XVI1Ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI1Ï

jouant dans ce monde nouveau un personnage actif et singulier.

Je m'arrêterai sur cetle originale physionomie de femme ; j'eus fréquemment occasion de la voir, et je le dis en toute humilité, de lui plaire. Si Msr avait fait construire le laboratoire dont on parlait, il dut l'en nommer la mystérieuse gardienne ; j'ai eu plus d'une preuve qu'elle ne contribuait pas peu à l'entretenir dans son bizarre penchant pour les sciences secrètes , c'était une manière de prophétessc qui se serait volontiers humanisée ; mais la vénération qu'elle inspirait la forçait à remonter bien vite sur son trépied sacré.

Elle prenait la qualité et le nom de lady Mantz; mais le maréchal disait bien basa l'oreille de ses convives : que c'était une imprudence de l'appeler ainsi, qu'il fallait ne la nommer jamais que Mmfi de Wasser, afin d'éviter certaines tracasseries, cette dame ayant fort inquiété les ministres de Louis XV, et n'étant à présent chez lui que par tolérance.

Aventurière dans toute la force du terme, lady Mantz avait été une sorte de précurseur des rêveries du comte de Saint-Germain, et semblait encore alors préparer les esprits aux tours de passe-passe de Cagliostro; j'ai vu ce dernier, et en fait de menteries, je crois que ladite dame ou lady lui aurait rendu des points.

Lorsque M. de Choiscul était mjjnistre, elle s'avisa de lui écrire une lettre dans laquelle elle dénonçait un complot tramé contre la personne du roi , où se trouvaient engagés des gens du premier rang, lesquels devaient eux- mêmes attenter à la vie de Sa Majesté; elle ajoutait que si la chose n'était pas faite encore , c'est que les conjurés voulaient envelopper dans leurs filets toute la famille royale. Pour donner plus de poids à cette belle découverte, elle signa sa lettre du nom de Lidinka.

Cette petite invention obligeante lui valut la Bastille.

Là, elle barbouillait du papier toute la journée, écrivant sa Yie ou plutôt son roman , et dans ce brouillon, elle

était tantôt lorraine, tantôt de Vienne en Autriche, tantôt bâtarde de maison princ ère, tantôt fille légitime de grands seigneurs; il n'y avait point d'idées extravagantes, de fables et de fausses histoires, que son imagination ne lui suggérât.

Considérée comme étrangère, ou du moins crue telle, on lui fit faire sa soumission de quitter le royaume et de n'y jamais rentrer sauf permission du roi; elle sortit de la Bastille et fut conduite à la diligence de Bruxelles; mais alors qu'on croyait bien loin Mme de Wasser, la police fut mise en éveil sur une lady Mantz qui empruntait aux usuriers pour le. compte de dames de la cour, changeait des diamans pour des marchandises, quelqnefois gardait marchandises et diamans, et afin de jeter du brillant sur ses spéculations singulières, prédisait l'avenir, puis faisait de la poudre alchimique.

On se douta quec'élaitl'ex-prisonnière, on s'en convainquit ; elle fut réintégrée à la Bastille.

Mais l'autorité se lassa de la nourrir, et au bout de quelque temps , même cérémonie que la première fois, même soumission, même embarquement pour la frontière, et même promptitude à la franchir : une telle femme ne pouvait vivre que dans ce béni Paris, pays de dupes, où elle avait sa clienteile.

Cette fois, elle obtint Ja protection de M. de Richelieu , se présentant chez lui sous les auspices d'un nommé Damis avec lequel il avait essayé jadis un peu de pierre philosophai; le duc l'accueillit en adepte.

Souvent dans les soupers intimes de la place Royale, cette femme extraordinaire portait majestueusement, en sautoir, la croix et le cordon de Malte; elle disait qu'on lui avait volé à Paris en 1753, les titres en vertu desquels elle pouvait, d'après sa haute naissance, se parer de ces insignes; qu'on lui avait pris, du même coup, d'autres cédules importantes qui lui conféraient aussi le droit de se décorer de la croix et du grand cordon de l'ordre de Saint-

CHAPITHE XVIII. 201

André ; vol affreux! s'écriait-elle, parce qu'avec ces parchemins honorifiques, étaient attachés des papiers de famille et les contrats de propriétés immenses, qu'elle ne savait plus où retrouver.

J'aimais assez à me rencontrer avec cette femme , dont j'aurais voulu savoir l'histoire et connaître le pays. À certain accent je la soupçonnais fort d'être de Bordeaux ou de Toulouse , bien qu'elle parlât plusieurs langues , mais quand elle comprenait qu'une intonation l'avait trahie , aussitôt un mot étranger venait couvrir la faute, et moi , qui ne savais que mesquinement mon français de Lunéville, je ne pouvais rien découvrir.

Quanta elle, elle m'avait pris en affection, et j'étais quelquefois favorisé d'un tour d'allée en sa compagnie dans le joli enclos de l'hôtel. Là , je faisais semblant do me tromper, l'appelant tantôt Mme de Wasscr, tantôt ïady Mantz, et parfois même, Mlle Lidenka , son nom de Bastille: — M. Fleury, me dit-elle un jour, comme pour répondre à ma pensée , je vais vous dire mes noms et mes titres, mais vous seul au monde et M. le maréchal les saurez maintetenant, je suis : «Très noble et très puissante dame , comtesse de Lobkowitz, née comtesse deBrulzde deux monts, •dame haute justicière du comté d'Hétehonse , née chevalière de Malte, en vertu de privilège accordé par le pape » Honorius Ier, à la très illustre famille de Jean de Brienne, » premier prince de Tyr, et ensuite empereur de Constan- «linople, de laquelle je suis issue, dame de Lobkowitz, » veuve de feu messire Joaehim Wasser, comte d'Hcrehoud, » capitaine-major dans le régiment suisse de Vigier, depuis «Castellas. »

A ces noms magnifiques , qu'elle me permit d'écrire , je ne pus que m'incliner et répondre par les marques du plus profond respect :jc crois, ma foi! qu'elle n'aurait pas été lâchée que j'en manquasse; elle était même si contente de moi , quelle s'offrit de m'apprendre, séance tenante, le Secret d'une potion, qui dans la suite m'empêcherait de

vieillir; mais comme je devinai qu'il aurait fallu payer par quelques preuves de jeunesse actuelle, j'esquivai le cadeau, et par là laissai échapper la seule occasion qui se soit jamais présentée de m'apparenter aux empereurs de Constantinople.

Cette noble dame ne m'avait point fait encore les révélations précédentes , quand je me rencontrai pour la première fois avec Caillot et Carlin. Ce souper fut un des plus agréables où je me sois trouvé ; ils n'en firent pas seuls les frais , mais ils s'y distinguèrent. Caillot surtout m'étonna : peut-être était-il encore plus remarquable dans le monde qu'il ne le fut au théâtre, et l'on sait pourtant jusqu'où alla sa réputation. Avec une facilité de s'énoncer peu commune, il avait l'heureuse faculté de jeter dans la conversation ces mots heureux qui la raniment , l'égayent , l'attisent et lui donnent un intérêt nouveau; il savait surtout rendre chacun content de la part qu'il y apportait, ne répondant jamais à ce que vous aviez dit , sans le répéter en lui prêtant un charme qui le faisait valoir ; il était d'autant plus aimable qu'il vous donnait de l'orgueil de vous-même , et tout cela avec simplicité , sans flatterie, et par l'effet du plus heureux naturel.

Il venait , vers ce temps là , de recevoir une marque de souvenir de Monsieur le comte d'Artois , et la nature du présent indiquait assez le cas que ce prince faisait de l'artiste , même après sa retraite : Son Altesse lui avait donné, en toute propriété , une jolie maison de campagne à Versailles.

Nous lui en fîmes compliment , et M. le maréchal lui demanda si le prince la lui avait donnée avec les meubles.

— Meublée! meublée! du haut en bas, dit Caillot, et l'attention la plus aimable de Monsieur le comte d'Artois , est d'avoir mis avec ces meubles du meilleur goût, un charmant clavecin , et au-dessus du clavier, sur une belle plaque de vermeil, les premiers mots d'une] ariette , qui me rappelle mon plus beau succès : « Ce n'est qu'ici, non cq

Page 1