CHAPITRE XIX
trouvaille de l'époque : il avait mis en scène la médisance.
Mais entre cette multitude de théâtres plus ou moins suivis, plus ou moins vantés, s'en élevaient trois qui étaient en réalité des administrations montées en grand , permanentes et avec tout le personnel et tout l'attirail des théâtres payans.
Je devrais d'abord nommer celui de la reine ; mais pour être juste , je procéderai par ordre chronologique (qu'on me passe ce grand mot).
Le premier en tête, l'aîné de tous, était celui que régissait ma camarade Drouin, chez Mme de Montesson.
Puisque le nom de cette dame se rattache naturellement à mes souvenirs, cela rentre dans ma compétence et je donnerai sur elle quelques détails.
Personne n'ignore que Mme de Montcss.on se chargea de la conversion du premier prince du sang, et que devenant souveraine de son cœur, elle dirigea son esprit. Ce prince, dont l'inconstance en amour était passée a l'état chronique, trouva enfin son maître : Mme de Montesson le subjugua ; et lui, tout-à-fait revenu à résipiscence, voulut l'épouser; mais Louis XV et Mme Dubarry trouvèrent qu'il n'était pas décent que cette dame, qui n'avait que de l'esprit et qui se donnait , disaient-ils , des airs de sagesse , devînt prince sse du sang.
Toutefois , comme dans l'affaire des parlemens M. le duc d'Orléans s'était courageusement prononcé , en s'éloignant de la cour et prenant qualité de prince mécontent et chef du parti de l'opposition , pour le ramener, Jeanne Vaubernier daigna s'adoucir sur celte idée de mariage, et, voyant bien que c'était le rêve définitif du prince, elle l'entretint dans la pensée que tout pourrait s'arranger, donna à Mme de Montesson de l'eau bénite de cour, puis avec ce leurre, ayant attiré à Versailles le duc d'Orléans, et l'ayant montré patiemment attelé au char de la cour, favorite et monarque se moquèrent des deux amoureux.
Le duc d'Orléans eut du caractère; il persista davantage
dans ses idées de morale et d'hymen solennel , avec croix, bannière , bénédiction nuptiale d'archevêque crosse et mitre'.
On finit par lui dire qu'il pouvait exécuter la moitié de son projet, et ce fut encore Dubarry qui se chargea de porter la parole : — Gros père (c'est le ternie d'amitié qu'elle avilit adopté à l'égard de ce prince qui était déjà fort replet) , gros père ! épousez , épousez ; mais en petit comité. Nous verrons à vous contenter mieux ensuite ; vous sentez que je suis fort intéressée à vous seconder. Comptez sur moi. » Il fallut bien se contenter de ce mariage de la main gauche, et bientôt l'abbé Poupart, curédeSaint- Eustache , lit la cérémonie , on accorda même à la juste vanité des deux époux la présence de M. de Bcaumont.
Ici je m'arrêterai encore. Je voudraisbien suivre méthodiquement l'ordre de ma narration ; mais outre que, dans des souvenirs comme les miens , on ne hait pas les propos interrompus , j'ai en mémoire quelque chose sur cet abbé qui ne trouverait sa place nulle part. Puisque je le liens, il faut que je raconte un tout petit trait d'éloquence théologique, qui lui fit le plus grand honneur dans le temps; je ne garantis point l'authenticité de l'anecdote, je n'ai jamais vu ni connu l'abbé Poupart , mais je certifie que M. de Lauraguais nous l'a certifié.
Un peu semblable à l'abbé Porquet dont j'ai dit un mot, ce digne clerc était sujet à des distractions singulières; la seule différence qui me paraisse devoir être établie entre eux, c'est que le premier ne faisait de sottises que lorsqu'il était endormi, et que l'autre s'en tirait à ravir bien éveillé.
Mme Clotilde-Angc de Poupart , sa proche parente , prieure d'un couvent d'Ursulincs , lui demanda de venir prêcher dans son église , certain jour de grande fête. M. Poupart , qui n'était alors que simple abbé , accepta. Peut-être est-il nécessaire d'avertir qu'il avait pour toute richesse dans son sermonnaire un discours sur une bénédiction de drapeaux, prononcé par lui en remplacement de