‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 13 sur 275 · EDUCATION · texte numérisé non relu

EDUCATION

Ce que je sais de l'histoire. — Penchant à imiter. — La cour de Stanislas Leckzinsky. — Portraits. — Le chevalier de Boufflers. — L'abbé Porquet. — La dame de volupté. -—Ma sœur Félicité Fleury. — Le vicomte Clairval de Passy.

Je suis un ignorant si complet et si bien reconnu pour tel , qu'en donnant au public ces souvenirs, ou il trouvera peut-être de l'intérêt , j'ai voulu commencer par une anecdocte qui me concerne , mais que je dois à l'amitié d'un certain abbé Porquet , dont je parlerai tout à l'heure.

Cette anecdote est fidèle. On conviendra que j'entrais bien dans la vie d'artiste, et que ce commencement promettait.

Mon père et ma mère étaient comédiens et directeurs des spectacles de la cour de Lorraine. Mon père avait été militaire ; il me parlait souvent de son premier état , qu'il avait

exercé avec honneur; il m'a fait maintes fois le récit du siège de Frihourg en Bnsgaw ; s'il ne s'y était pas trouvé , ce serait cela de moins que je saurais en histoire , et ce fut la seule chose qu'il m'en apprit.

Absorbé dans l'exercice de sa profession , et persuadé que son jeune fils serait un jour nn élève distingué de la scène comique, il négligea singulièrement mon éducation: je savais à peine les plus minces élémens de lecture et d ecriture; du reste , et d'après lui , la profession de comédien, et surtout de comédien de province, n'en demandait pas davantage. Savoir lire , pour apprendre les rôles par cœur; savoir griffonner assez pour les copier, si la mémoire est rebelle, cela suffisait, disait-il. L'éducation d'ailleurs à cette époque , et du moins au pays où nous étions , était généralement assez négligée; or» y suppléait au moyen de ce qu'on appelait les belles manières , le ton et le langage de la bonne compagnie.

Je restai donc ainsi jusqu'à l'aire de quinze ans , sachant fort peu , ou plutôt , tranchons le mot, ne sachant rien, et n'ayant reçu que cette éducation extérieure, ce vernis élégant, que plus tard Bonaparte appela : Y éducation de la peau , et qui me sembla plus tard anss* , à moi, être souvent la brillante reliure de bien mauvais ouvrages. Quoi qu'il en soit, me trouvant au milieu d'un monde dont rien ne donne l'idée maintenant, j'acquis promptement celte espèce cl allure, cet entrain de la b« lie compagnie dont je fus d abord frappé à Nancy. J'étais pour cela doué d'une sorte de tact, et d'un penchant à imiter qui me servait beaucoup. Les personnes du rang le plus élevé et du meilleur ton se trouvaient là ; le roi Stanislas avait pour ma famille la plus louchante bonté. Habitué de cette résidence royale , restreinte , mais célèbre , 'étais particulièrement l'objet de ia bienveillance de ce prince et des personnes qui composaient sa petite cour de Lunéville et de Commerey. Le roi , dans les derniers temps , avait pris eu affection ces deux villes, qu'il habitait tour à tour. Société

CHAP1TKE 111. 33

choisie , grands seigneurs , auteurs , nobles dames en réputation , prince gracieux et connaisseur, hospitalité souveraine , modèles en tous genres, esprit , goût, urbanité, et pardessus tout mœurs élégantes, tout cela se trouvait à cette cour : c'était une miniature de la France d'alors , moins certaine crânerie de dévergondage qui n'y aurait pas été de mise.

Le prince de Beauvau y figurait en première ligne, faisant partie lui-même delà haute noblesse de Lorraine avec les Ghoiseul et les Boaufremont. 11 avait les traits les plus nobles avec le maintien le plus décent, unis à cet air qu'on appelait l'air représentatif du temps de Louis XIV : quand il parlait, c'était en beaux et bons termes, et il écrivait , disait-on , comme il parlait ; enfin , il avait l'esprit orné et lui-même taisait l'ornement de la cour de Lunéville.

Le prince dcBeaufremont venait ensuite; il était le modèle parfait de la politesse française dans ce qu'elle a de plus exquis, aussi se gardait-il bien de montrer à la petite cour du roi Stanislas le caractère arrêté que développait son père à celle du roi de France, et l'esprit d'opposition qu'il manifestait contre les opérations arbitraires du çouvernement d'alors. Ainsi que le prince de Beauvau, il possédait à fond les traditions du règne précédent, le bon goût des seigneurs éclairés par les arts et celui aussi des galanteries paisibles.

Du reste , il me suffira de citer, comme formant le noyau de cette cour où la vie était si bonne a user, la marquise de Boufflers , le comte de Tressan, M. de Saint-Lambert, madame du Châtelet, madame de Lénoncourt et , pendant quelque temps, l'homme du siècle, M. de Voltaire lui-même , qui s'y plaisait; car là, on accueillait avec éclat les hommes les plus recommandabîes , et le génie y élait apprécié.

La marquise de Boufflers , sur laquelle ma pensée s'arrête avec le plus de plaisir, l'astre favorable de cette Arcadie royale, était la favorite avouée du roi Stanislas,

comme Emilie ( madame du Châtelet) était celle de Voltaire. Elle avait été la maîtresse de M. de la Galissière, intendant de Lorraine , et, ainsi qu'on l'a déjà vu, chancelier du roi. L'ex-souverain de Pologne semblait s'être conformé à l'usage de la cour de son gendre, où on ne prenait plus de maîtresse que de la seconde main ; on disait même que , malgré le pacte de tendresse conclu avec le roi , celui de M. de la Galissière n'avait pas été tout-a-fait rompu. Le bon Stanislas le savait et en était même jaloux; mais, d'humeur indulgente , il souffrait cela sans se venger autrement que par des plaisanteries qu'il se piquait de faire bonnes; et je dirai sur ce point qu'il n'était pas fâché de trouver un prétexte facile à saisir, un thème toujours prêt et presque journalier de s'exercer à l'épigramme, qu'il lançait assez adroitement , faisant ainsi bon marché à son cœur au bénéfice de sa vanité ; mais pour rendre justice à tout le monde, il faut convenir ici que(par reconnaissance sans doute) la marquise lui fournissait de fréquentes occasions de se montrer spirituel.

Le chevalier de Boufflers, le (ils de celte dernière, me faisait l'honneur de m'admettre à ses jeux; il fut élevé, comme on voit , à bon école; il aurait pu sans doute en profiter davantage et moi aussi , mais notre penchant à l'espièglerie nous détournait de choses si sérieuses. A lui et à moi , c'était à qui s'exciterait davantage. Nous mettions surtout une grande émulation à faire des malices à l'abbé Porquet, son précepteur, dont pourtant le nom était moins avenant que la personne ; car loin d'être déplacé dans celte société, encore plus spirituelle que brillante , il pouvait s'y faire remarquer.

C'était un petit homme , d'esprit et de goût , faisant avec plus de scrupule que de facilité de petits vers passablement tournés. Son disciple prétendait qu'il rêvait trois mois à un quatrain , mais je crois qu'il y avait exagération, et qu'il le calomniait d'un mois.

L'abbé Porquet , avec sa petite stature et sa petite santé,

Page 1