‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 155 sur 275 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

de la partie des gourmades ( même dans les séminaires il y en a à donner et à recevoir) ; Carlin prit pour obligation de rendre Ions les coups de poing qui allaient à l'adresse de son ami ; en nn mot , Laurent faisait la besogne des professeurs et Carlin celle des élèves.

Ce fut entre eux l'union de la force et de l'intelligence , et bien en prit au jeune Laurent. Un jour de sortie, il tomba par imprudence dans la mer; Carlin qui faisait fort mal ses devoirs , mais qui nageait à peu près bien , et veillait sur son ami « comme une poule veille sur ses poussins, » (je rapporte ses expressions ) Carlin fit géuéreusement sa tâche, et la fit au péril de sa vie: il sauva Laurent.

Depuis lors , leur affection fut plus vive ; cet échange de reconnaissance et de protection , de services et de dévouement , devint plus intime , et bientôt les familles des deux enfans se mirent en tiers dans cette ami lié. Le père de Carlin, étant au service militaire, confiait son fils à la prudence des dignes parens de Laurent. Ceux-ci, laboureurs assez à leur aise , quand venaient les jours de joie des écoliers , l'heureux temps des vacances, recevaient Carlin comme le frère cadet de Laurent.

A la campagne , les études sérieuses étaient un pru négligées; mais les deux inséparables acquirent pendant ces jours, qui d'ordinaire sont consacrés à l'oisivilé, des talens d'agrément dont ils s'amusaient fort. Carlin était parvenu à imiter le braiment des ânesses du pays , au point de tromper même les Nestors de ces coursiers d'Àreadle ; il avait distingué, à force de méditation et d'essais répétés, la différence de voix qui existe rntre le nulle et la femelle , observant celle-ci dans ses passions principales : la gourmandise, la colère rt l'amour. Etudiant sur les modèles, son exécution était devenue d'une vérilé complète, il avait saisi leurs intonation, les pins dciicales. Quant au jeune Laurent , dont bs poumons n'étaient pas aussi amples i]uc ceux de Carlin , mais le gosier plus délicat, il reproduisait

avec un rare bonheur le chant du coq , et , sans avoir acquis peut-être le degré' de perfection de son ami dans une autre nuance de talent , si les deux nouveaux artistes avaient eu ensemble une lulte à la manière des bergers de Fontenelle , un juge impartial aurait été embarrassé pour savoir à qui donner la palme.

Dieu sait l'usage qu'ils faisaient de ces talens! Tous deux levés avant le jour, ils allaient autour des fermes éveiller, à des heures plus matinales que de coutume, les paysans , qui n'ayant pas d'autres horloges que leurs coqs, donnaient de bonne foi dans le piège de Laurent. Cela mettait sans doute quelque rumeur dans les poulaillers; il y eut même plus d'une accusation d'inexactitude portée contre des coqs fort innocens,et le pape futur eut à se reprocher plusieurs fricassées faites avant le lemps; mais tout bien réfléchi, cela profitait à quelqu'un. Si les paysans se levaient de meilleurs heure, ils en faisaient plus de besogne; si quelques coqs passèrent très-jeunes l'onde noire, ils n'en étaient que plus tendres. D'ailleurs, en bonne philosophie, une heure de plus ou de moins à vivre est si peu de chose!

Mais les deux espiègles ne s'en tinrent pas là, et parce que la science est plus nuisible à l'homme que la simplicité du cœur, celle de Carlin rendit les enfans bien coupables.

Tous deux aimaient le fromage.

En France , ce serait un goût comme un autre; en Italie, c'est un goût de première bgne, un goût de prélat on de petite maîtresse, aussi relevé que chez nous le goût des fraises, des ananas , ou d'autres fruits dont la couleur, la saveur et le parfum ne réveillent dans riinagination que des idées de bonne compagnie.

Les deux enfans aimaient donc de passion cette friandise nationale , et pour s'en procurer ils se servirent de leur génie musical.

Quand un paysan s'avançait dans la campagne chassant devant lui son âne, si les paniers étaient remplis de fromages destinés à être vendus au marché voisin, Bertinaz-

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