CHAPITRE XXV
grand homme, quelques jours après, il adressa à cette belle des stances amoureuses, qu'il ne manqua pas de rendre publiques.
Or le digne objet de cette flamme subite était Mlle Cléopbile, ci-devant danseuse ni troisième à l'Académie royale de Musique , et à l'époque du grand amour de La Harpe , une des plus agréables odalisques du fameux prince de Soubise. Echappée à je ne sais quel fléau du meilleur des mondes, la pauvre petite n'y avait perdu qu'une partie du palais, et, il faut se bâter de le dire, c'était jouer à qui perd gagne, car elle avait remplacé cela par un palais d'argent artilicieusement fabriqué.
Les charmes extérieurs de cette belle ne reçurent aucun échec dans ses mésaventures, et on ne pouvait plus douter de toute la puissance qui leur restait en voyant l'illustre critique et l'un des quarante s'enchaîner si publiquement à son char. Il en était épris comme aurait pu l'être un jeune homme de quinze ans , s'affichant partout avec elle , aux promenades, à la redoute, aux spectacles, comment donc ! à l'Académie même , au grand scandale des lettres , de la philosophie, et surtout de tant d'honnêtes bourgeoises qui s'étaient crues jusqu'alors des Aspasies , en honorant le poète académicien de leurs bontés. Quelle humiliation ! L'ingrat pouvait-il aimer une petite danseuse , sans principes, sans métaphysique, ni dans la tête, ni dans le cœur? pouvait-il les oublier au point d'oser dire amoureusement dans ses stances, et à la face d'Israël , qu'il croyait n'avoir jamais aimé avant d'aimer Mlle Cléophile? Affreuse rétractalion des vers imprimés au Mercure, des quatrains envoyés au Journal de Paris!... Quelle rumeur ! quels cris de vengeance !
On dit que ses maîtresses passées furent vengées ; car, à quelque temps de là , l'amoureux poète , enfermé avec les muses , buvait à grand renfort les rafraîchissantes eaux de l'Hippocrène. — Vous voyez bien, disait à ce propos le malicieux marquis de JyOiivois,quc cet auteur a quelque chose
des anciens. — Oui , la lèpre, répondit la non moins malicieuse Arnould.
Le mot était âpre , mais il peint l'opinion presque publique sur La Harpe. Cet auteur, avec du mérite, et beaucoup de mérite, s'était mis tout le monde à dos ; il n'y avait personne qui n'eût à prendre sa revanche sur lui pour quelque trait d'une vanité' tyranniquc qu'il faisait subir à chacun. L'idée qu'il avait de lui-même était un préjugé qu'il aurait voulu faire partager à l'univers, et quand il fut dévot , il crut en lui de la même manière qu'il croyait en Dieu, c'est-à-dire qu'il n'admettait sur ces deux articles de foi ni examen ni discussion. Je ne sais si le talent vaut jamais ce qu'il coûte; mais si celui de M. de La Harpe fut la cause de son orgueil, il eut un talent chèrement acheté.
Si vous voulez faire bientôt Une fortune immense autant que légitime Il vous faut acheter La Harpe ce qu'il vaut,
Et le vendre ce qu'il s'estime.
Voilà l'homme.
En fait de tragédie, la première nouveauté que nous donnâmes dans notre nouvelle salle fut la pièce en cinq actes ihtitulée jigis. C'était le coup d'essai d'un jeune homme appelé Laignelot, qui avait déjà été joué à Versailles , devant la cour, à la fin de 1779. Ce Laignelot, fils d'un pauvre boulanger de Versailles , avait présenté la pièce sans nulle recommandation , sans prôneurs. Assez durement rebuté , dirai -je selon l'usage ? il aurait renoncé pour toujours au théâtre, si notre camarade Lnrive, frappé des beautés qu'il crut apercevoir dans cette tragédie, si maltraitée au comité de lecture, n'eût pas cherché à intéresser en sa faveur M. le duc de Villequier et d'autres personnes de la cour de Versailles. Leur protection fit obtenir au jeune Laignelot une seconde lecture, qui, soutenue encore du suffrage de quelques hommes de lettres, tels que M. Thomas et M. Ducis , reçut enfin un accueil plus favorable.