A COMEDIE ITALIENNE
Mon ancien rival Desforges. — Aventures avant que de naître. — Succès de la Femme jalouse. — Talent de Granger. — Gouvernement de M. de Richelieu. — Les truites et la caille de M. de Beaumont. — Singulière demande. ■— Nouvelle théorie de la voix. — Les chanteuses au poids.
Les succès de Desforges , comme auteur, à la Comédie- Italicnne, me faisaient plaisir à voir, j'étais des premiers à l'applaudir. Il y a entre deux anciens rivaux comme une sorte de fraternité' : on a aime' la même femme , et, chose étrange de cette passion! ce qui vous divisait jadis, c'està-dire, les mêmes penchans , les mêmes désirs, les mêmes sympathies , vous réunit quand la lutte est passée et que la raison est revenue. Comme on peut attribuer le triomphe d'un adversaire à ses ruses, ou, ce qui humilie moins, au caprice de la beauté en litige, chacun a , plus tard , un compliment à s'adresser sur le bon goût de son choix , chacun avant fait le même. J'ai eu l'occasion de faire une
première fois cette observation : l'amitié, fondée sur le champ de bataille , est de toutes les amitiés la plus bienveillante; elle prend sa source dans ce qui s'attache le plus fortement et vil le plus longtemps au cœur de l'homme : l'amour-propre et 1 l'estime de soi.
La Femme jalouse venait de réussir, et j'aimais ce succès de Desforges comme on aime à voir gagner au jeu celui pour qui l'on parie le plus habituellement. Desforges était devenu promptement le personnage de la Comédie-Italienne ; son mérite fut mis en lumière d'un seul coup , et sans qu'il eût à passer par ce noviciat de tout homme de lettres , noviciat long et pénible qui fait que les jeunes ouvrages appartiennent presque toujours à de vieux ailleurs. Outre son talent incontestable , il dut d'abord sa réussite à ce qui lui était le plus étranger, à cette chose sur laquelle nous na comptons jamais , à laquelle nous n'avons jamais pensé, qui a toujours été loin de nous et de nos calculs, au hasard , qui fait les grands hommes , l'homme de talent, les comédiens célèbres , le hasard bénévole rencontra en route le jeune auteur, et le poussa lui et son œuvre à peu de chose près comme Dorvigny avait été poussé peu d'années auparavant.
Mlle Clairon , que Desforges ne connaissait pas, et qui alors était, allait élrc, ou devint depuis professeur ou. gouverneur d'un jeune prince allemand, Mlle Clairon, qui , par je ne sais quelle voie , apprit qu'il y avait au Théâtre-Italien une Femme jalouse de Desforges, écrivit à Camérani une longue lettre pour lui recommander l'auteur et l'onvrage, ouvrage fort remarquable d'après elle, car son ami , celui qui venait de tracer ce caractère inédit an théâtre, l'ami Desforges, était l'homme de France qui entendait le mieux les vers, et que les plus beaux succès attendaient ; seulement , ajoutait Clairon , elle était étonnée qu'il eût tant tardé pour révéler au public son premier ouvrage de théâtre.
Camérani avait été bien avec Clairon ; cette lettre fit