‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 187 sur 275 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

ture du prisonnier, et ce ne fut qu'avec les plus minutieuses précautions qu'on put le faire passer de celte véritable vie d'homme enterré à une existence où on lui accordait au moins l'air et la lumière.

11 resta ikux ans encore au Mont Saint-Michel, et l'abbé de Broglie, devenu son ami , obtint enfin son élargissement. Ce digne prêtre ne borna pas là sa bienveillance : il exigea de son frère, le célèbre maréchal, qu'il le prît en qualité de secrétaire, et bientôt ce dernier, appréciant aussi Desforges et voulant lui faire oublier les maux de sa longue captivité , le nomma commissaire des guerres , de sa propre nomination, droit acquis alors aux maréchaux de France.

Celte aventure de Desforges, avant sa naissance, était suivie de celte autre tout aussi véridique et dont il avait élé le héros à Paris , pendant qu'il parcourait la province.

Desforges , du Mont Saint-Michel , était avant tout reconaissant, et celte vertu d'une belle aine faillit lui devenir aussi funesle que l'avait d'abord élé son courage.

Lors de l'exil injuste de M. le maréchal de Broglie , son bienfaiteur , voici ce qui arriva :

On jouait Tancrède à la Comédie-Française. Mlle Clairon remplissait, avec son talent accoutumé, le personnage d'Àménaïde ; elle devait beaucoup à M. de Broglie, et quand tout Paris était ému de la lettre de cachet qu'on venait d'envoyer au seul homme qui soutînt alors la gloire de la France , elle aperçut Desforges au balcon ; la tragédienne , se tournant à demi vers lui , et prenant des inflexions de voix qui furent comprises de tout le monde, lui envoya ces mots :

le, on l'outrage,

« On dépouille Tancrède, on l'exile, on l » C'est le sort d'un héros d'être persécuté.

Desforges se prit à sanglotter, et le parterre le voyant et le connaissant, indigné lui-même de l'événement du

jour, applaudit à outrance le vieux serviteur, et cria bravo à l'actrice. Le nom de Broglie vola cle bouche en bouche , le spectacle fut interrompu fort long-temps ; mais quand arriva le silence , et à ce vers de la pièce :

« Tout son parti se tait, quel sera son appui?... »

Desforges se levant de toute la hautenr de sa taille (il e'tait grand et beau), prit avec enthousiasme le vers qui suivait, et renvoyant comme une réponse aux spectateurs :

« Sa Gloire ! »

Sa Gloire ! sa Gloire ! répéta-t-on de toutes paris et d'une seule voix.

Depuis, on défendit Tancrède ; Mlle Clairon, admonestée, faillit aller au Fort-l'Évêquc ; et les amis de l'interrupteur audacieux l'obligèrent de se tenir caché assez longtemps.

Voilà de belles actions que la grande actrice avait prêtées à Desforges, ne se trompant que d'une lettre et de vingt-cinq ans d'âge environ; carie héros véritable se nommait Deforges , et devait avoir la soixantaine , quand Fauteur de Tom-Jones touchait au plus à trente-cinq ans.

Mais il avait habilement profité du quiproquo; et après Tom-Jones, et grâce à une erreur, nous eûmes la Femme jalouse.

Un plan sage et assez bien suivi; un personnage fortement dessiné et toujours soutenu; une intrigue qui n'est pas sans intérêt, bien que le spectateur soit un peu trop dans la conlidence ; quelques caractères liés avec art à l'action, et une jeune fille surtout dont l'aimable ingénuité plaît, attache et charme tour à tour: tels furent les élémens de succès de la Femme jalouse , jouée au Théâtre- Italien devant un public qui augmentait chaque jour. Si mon ancien rival , Desforges, n'avait trouvé son original dans une pièce anglaise, j'aurais cru qu'il devait ses traits de caractère de jalousie à notre commune passion, la belle

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