CHAPITRE XXIX
marchais le sut , et apercevant le coupable parmi les auditeurs, il lui dit, désignant du doigt le petit carré de papier: « Diantre ! mon cher Champcenetz , s'il n'y a progrès, il y a adresse. Tu viens de trouver un moyen bien ingénieux de faire du Voltaire. »
Enfin, et pour le moment du moins, la critique se reposa, Beaumarchais la fatiguait ; nous limes tranquillement notre demi-million de recettes, on passa l'éponge sur le socle qui supportait la belle ressemblance de Voltaire, et ce grand homme n'eut plus d'autres aventures jusqu'à l'époque où l'on s'avisa d'affubler sa tête caduque du bonnet rouge de la Terreur, image parfaite de la Melpomène d'alors.
Je dis que notre Voltaire n'eut plus d'aventures , et c'est ici qu'en me relisant j'ai vu que j'avais oublié d'instruire mes lecteurs des premières et grandes vicissitudes éprouvées par ce marbre fameux avant d'arriver jusqu'à nous; c'est une histoire complète, une histoire de querelles, de médisances et de scandales, ce qui, joint au bel usage auquel on vient de voir qu'on voulait consacrer le marbre célèbre , ressemblerait assez à une véritable continuation de la vie du philosophe sceptique.
Ce fut vers le temps marqué par les brillans succès du Contât, et par le commencement de la faveur que me témoigna le public, qu'éclatèrent les grandes discussions entre Mme Duvivier, autrefois Mme Denis, et la Comédie- Française , au sujet de cette statue ; discussions vives, animées', qui occupèrent long-temps toutes les puissances, et qu'on aurait eu beaucoup de peine à terminer sans l'intervention de Louis XVI en personne.
Mme Denis avait offert à l'Académie française ce chefd'œuvre du ciseau de Houdon , et l'Académie l'accepta tout d'abord avec reconnaissance; mais dans ces entrefaites Mmc Denis jugea à propos défaire un mariage qu'on désapprouva généralement; les gens de lettres qui avaient continué daller chez elle , attirés par respect pour la mémoire tome i. 11
de son oncle, s'en éloignèrent à l'envi : pour bien comprendre ce sentiment unanime , il est essentiel de connaître quelques détails.
Quand Mme Denis devint maîtresse de la fortune de M. de Voltaire et libre de l'espèce de tutelle dans laquelle il l'avait assez sévèrement tenue, cette nouvelle Rosine avait soixante-huit ans passés; elle était laide, courte, grosse, développée, charnue, plus que complète même sous ce rapport , mais toutes ces magnificences avaient un aspect particulier : on aura une idée précise de ce personnel unique, en se figurant une femme dont, par un procédé nouveau , on voudrait avoir l'empreinte , et qu'on mettrait sous presse en en faisant bien peser les plateaux d'avant et d'arrière; telle , et en y joignant une assez mauvaise santé, était Mme Denis sous le rapport physique.
Quant au moral , Mme Denis affichait de grandes prétentions. Semblable au fameux Schah-Baham de Crébillon, on ne pouvait pas avoir moins d'esprit qu'elle, et on ne pouvait pas s'en croire davantage , et quoiqu'en tout un an il ne lui arrivât point une seule fois de penser juste , à peine en tout un jour lui arrivait-il de se taire une heure. Elle était constamment à l'affût du trait piquant, elle voulait sans cesse vous réjouir d'un mot alerte, d'une épigramme incisive , ainsi que ces amateurs de violon qui veulent toujours vous régaler de la troisième sonate ; elle se posait enfin en digne nièce de M. de Voltaire, et n'était pas plus avancée que le frère de Piron ; bref, elle courait en tout temps après l'esprit, et elle atteignait toujours le ridicule.
Ainsi faite, à peine Mme Denis se vit-elle en possession d'une grande fortune et d'une complète indépendance , biens qu'elle attendait depuis long- temps , qu'elle regarda sa position comme inappréciable, et voulut en connaître tous les charmes; il lui fallait un ami , un guide, un cœur qni sût la comprendre. Tendrement tourmentée de ses soixante-huit ans et quelques mois , le sentiment lui fit ou-