‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 222 sur 275 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

vrai que vous avez fait une conversion. — Oui , se hâta de répondre le roi, plus vivement qu'à l'ordinaire, vous venez de nie l'aire aimer le trône.

11 fallait , en effet , le voir, notre sublime Brizard, il fallait l'entendre , dans cette scène où Sully se jetait à ses genoux! et avant , quand il boudait ce ministre! comme c'était bien une colère d'enfant , fâché d'être en colère ï comme c'était ensuite la réconciliation d'un ami, les avances d'un honnête homme et l'attitude d'un bon roi ! Je ne sais si , dans cette pièce ; le caractère vertueux de Brizard prêtait à son jeu et à son maintien le calme , la dignité , la bonne humeur , et , si l'on peut parler ainsi , le reposé de Tânie d'Henri IV, mais , dans ce rôle difficile, il semblait avoir en lui-même une part du noble cœur du prince béarnais; en le voyant si fidèlement représenté , on devinait , dans le grand acteur, le meilleur des hommes ; aussi notre excellent Saint-Fal disait-il : «Quand il passe comme cela devant nous , demi-courbé , mais encore grand et beau , avec son blanc pnnachc, j'ai toujours des envies de me bais^ ser et de me faire bénir.

Ce fut dans la Partie de chasse que nous montrâmes au public toutes les perles que nous allions faire en un seul jour. Brizard , Préville , Fanier et Mme Préville , y trouvèrent une dernière occasion de montrer ces belles études de l'ancienne et illustre comédie française , non pas que je veuille dire que la comédie française ait cessé là, j'ai vu depuis de nouveaux talens, et j'espère qu'il peut s'en montrer dans la suite; mais nous sommes un nouvel âge de comédiens ; ceux-ci appartenaient encore à la génération de Molière. Préville et Brizard avaient presque vu Baron : ils nous semblaient proches parens du père de notre théâtre; ils touchaient, pour ainsi dire, à la grande et première initiation de la comédie en France : pour nous, c'était encore (et nous les nommions ainsi) : la famille Molière.

Le public sentait cela tout autant que le théâtre ; aussi , la scène de table où ces quatre comédiens se trouvèrent

réunis, fut des plus touchantes. Après la santé que le poète fait porter au roi , il fallut que les acteurs portassent aussi la leur, et on y répondit à cris exaltés et à grand chorus cle toutes les parties de la salle. L'émotion était au comble; nos habitués criaient : Restez ! vous resterez ! Tons les yeux se mouillèrent ; les femmes étaient visiblement émues, et quand ces quatre artistes, se tenant par la main, dernière étreinte de notre vieille phalange , saluaient le public pour toujours, on leur demanda de s'approcher des rampes afin de les voir cle plus près, et tous les bras se tendaient vers eux.

II me semble y être:

Mercier frappait du poing sur la séparation de l'orchestre : — Non, non, pas d'adieux ! — Le jeune Vigée, nouvellement marié à la jolie Mlle de Rivierre, s'écriait, et son aimable femme semblait dire la même chose dans sa pantomime expressive : — E?icore un an i rien qu'un an ! Et la belle, marquise de Simiane , notre habituée , placée à côté de la loge du coin du roi , s'était barbouillé le front , le nez et le menton du rouge qu'elle étalait, sans s'en douter, avec le mouchoir dont elle essuyait ses larmes, sa sensibilité lui faisant oublier une fois qu'il fallait toujours être jolie. Je puis dire , enfin , que ce fut comme une soirée de famille, un de ces repas d'adieu où, avant un grand voyage, avant une séparation sans retour, on se rassemble encore, on aime à se parler, à se dire tout ce qu'on avait oublié dans une longue amitié et l'estime qu'on s'est mutuellement inspirée ; où l'on se fait des aveux auxquels on n'avait point songé jusqu'alors; car depuis qu'on ne se croit plus inséparables, on s'avoue nécessaires; jour de deuil et de triomphe où l'acteur , par une de ces forces d'exécution qu'on ne trouve qu'en de tels momens , concentre toute sa vie d'artiste , tout son talent de comédien en une seule fois et dans un seul rôle. J'ai vu Préville à cet instant suprême, je l'ai serré dans mes bras, je l'ai rassuré, raffermi ; le vieillard tremblait , je sentais sa main frémir, il essuyait sans

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