CHAPITRE XXXII
leurs camarades, devenaient un peu leurs complices. La Comédie-Française en comptait quelques-uns ainsi faits; je dirai même qu'elle en avait compte beaucoup; car, ù chaque compagnie déjeunes seigneurs de vingt-cinq ans, les comédiens de vingt-cinq ans s'associaient volontiers : c'était passe dans l'usage. Le théâtre devenait le collège élégant des jeunes seigneurs , et lamaison des jeunes seigneurs une manière de collège pour les comédiens en herbe ; bref, le gentilhomme mettait la nappe, et, au dessert, le comédien fournissait les bons contes, et avait droit de siffler les mauvais ; quand venait le Champagne , quand on acceptait les parties de chasse et d'autres parties, moins sérieuses peut-être, l'égalité s'établissait , mais une égalité d'écoliers , prête à se rompre devant les graves études de l'art , ou l'avancement dans le monde.
Mais aussi le jour où le nom de l'artiste se faisait grand, il n'en était pas un qui ne comprît sa dignité, et qui y dérogeât. On allait chez les hommes de qualité alors, parce qu'on était sûr d'y valoir ce que partout vaut le tar lent ou le génie : on ne se regardait point comme favorisé. Un gentilhomme peut n'être que cela , si bon lui semble, avec sa naissance il compte dans le monde; mais il faut autre chose pour être comédien supérieur , et quand Préville est Pré vil le , c'est à Préville qu'il le doit ; aussi le savait-on bien , et des acteurs pareils étaient recherchés comme on recherche les peintres fameux, les musiciens célèbres, les auteurs renommés. Dans les nobles châteaux, où le maître aimait à trouver au milieu de ses convives tous les arts représentés, si le haut bout de la table n'était pas pour le comédien, on se gardait bien de lui donner la dernière place.
Auprès du prince de Condé, je devrais dire à la cour du prince de Coudé , veut-on savoir comment on honorait Préville?
11 y avait dans son théâtre une loge réservée pour le grand acteur et pour sa femme, et celte loge était celle
qui répondait au coin du roi ; on y lisait : Loge de M. et de madame Préville : eux seuls y étaient admis , et les honneurs les plus grands leur étaient rendus ; on allait jusqu'à leur déférer ce que Ton appelait dans les petits appartemens : les honneurs du roi.
Peut-être est-il nécessaire d'expliquer ce que c'est que ces honneur?.
A Fontainebleau, à Versailles et au petit Trianon, quand le roi et la reine assistaient au spectacle, il était d'usage , à la iin de la pièce, de ne point se ranger devant le public pour y faire le salut consacré ; au dernier mot de l'ouvrage , chaque acteur se rapprochait de la loge du roi , et sans saluer, mais dans l'attitude la plus respectueuse , on attendait que la toile fût baissée ; eh bien ! aux spectacles de Senlis, après la retraite de Pré ville , le prince de Condé , jouant Micheau , et nos seigneurs décorés des noms les plus illustres remplissant les autres rôles, ces comédiens gentilshommes, au moment du baisser du ridsau , allaient se placer devant Préville et sa femme , et , ïc prince du sang en tête, les honneurs de la loge du roi leur étaient respectueusement rendus.
Il faut aussi convenir d'une chose : c'est que ce prince aimait singulièrement la comédie; car, même dans ses grandes parties de chasse (et sur cet exercice il était Bourbon au suprême degré ), si par hasard il avait une répétition , on le voyait de temps en temps tirer sa montre avec inquiétude, et , si l'heure prescrite arrivait, la bête fûtelle lancée , fût-on même à l'instant du solennel « ha-lali » , il partait au galop , plantait là chiens, chasseurs, piqueurs et cerf, la bête pouvant dès-lors se faire tuer par d'autres que par lui : — Je ne veux pas faire attendre mes camarades; allons! s'écriait-il , messieurs, allons! ceux qui sont de la répétition !
A propos de chasse , je dirai que Préville l'aimait beaucoup, non pas précisément pour tuer , car il n'y était pas très-habile, et c'était quand il ne visait pas qu'il pouvait