CHAPITRE XXXH
prenaient pour une façon d'apothicaire que le maître du château avait attaché à son service; et comme il leur paraissait un homme simple et bon, ils envoyaient leurs enfans arracher pour lui des bottes d'herbes , dont le chercheur de pervenche n'aurait pu faire que du foin*, mais cette erreur de bonne foi enchantait Jean-Jacques , et tout content de ses nouveaux amis, il les gardait de tout contact humain comme un avare garde son trésor. Farouches et grossiers, ses protèges ne souriaient guère qu'à l'arrivée de V apothicaire, aussi le misanthrope craignait-il sans cesse qu'on ne vînt les lui gâter en les civilisant, et pour qu'ils demeurassent toujours claquemurés dans leurs fourrés rustiques, il avait trouvé uu expédient tout-à-fait à lui.
Ces honnêtes paysans n'allaient au village que pour vendre leurs sabots , entendre la messe, ou acheter du tabac , dont étaient très-friands trois personnages de la colonie. Jean-Jacques s'aperçut qu'on ne vendait de sabots que tous les mois , et qu'on' oublierait assez volontiers la messe sans la nécessité de se procurer les provisions de luxe : que fit-il? il prit le prétexte des herbages qu'on allait lui chercher, et il témoignait sa reconnaissance en donnant en échange des cornets de tabac.
Mais Jean-Jacques ne pouvait en tout temps faire les frais de cette dépense, et ce n'était pas sans un vif chagrin alors qu'il remarquait que ses sabotiers ne l'attendaient pas. Ceux-ci s'aperçurent de son humeur, et , quand ces mauvais jours arrivaient , ne voulant pas faire de peine à leur nouvel ami , ils ne prisaient qu'en cachette le tabac acheté de leurs propres deniers , ou , si de loin iis entendaient la canne de Rousseau , qu'il avait l'habitude de frapper contre les gros arbres , avant d'arriver, ils s'avertissaient avec un signal convenu qui voulait dire: — Cachons nos tabatières !
Les honnêtes sabotiers , ne demandant qu'à faire l'éloge de leur visiteur de chaque jour, informèrent Préville de toutes ces circonstances, et involontairement lui fournirent un plan de conspiration ; il retourna au village, et conclut
avec le débitant de tabac de l'endroit une convention secrète , par laquelle il fut arrête' qu'il serait dorénavant fourni à Jean-Jacques à deux tiers meilleur marché, tout le tabac qu'il demanderait, mais qu'on ferait comme si c'était de la marchandise de contrebande, Préville se faisant fort de payer le surplus.
Ceci bien convenu , et une avance de cinquante francs une Tois faite , on craignit que la susceptibilité du misanthrope ne s'accommodât point d'une denrée où se trouvait attaché le mot de contrebande; toutefois quand il se présenta à la boutique, le marchand , qui tenait à vendre, lui conta là-dessus les plus belles histoires; Jean-Jacques se laissa persuader, et par le moyen de cet adoucissement adroit , il eut le plaisir d'offrir, et jusqu'à sa mort, à ses sabotiers obligeant , tous les cornets de tabac dont ils eurent besoiti.
Les reliures de Brizard et les onces de labac de Préville pourront faire sourire plus d'un lecteur ; mais les âmes un peu bien situées se peignent dans les nuances, et quant à ce qui le concernait, s'il avait été possible d'instruire Rousseau de cette ruse ingénieuse , ruse dont ii avait été souvent coupable lui-même, c'est alors qu'il aurait pu s'écrier : la bienfaisance est donc comme le plaisir! elle est amie ùes liants !