CHAPITRE XXXIV
Sous les fagots? — Ni dessous ni dessus. On ne peut pas être et avoir été, Monsieur, faut être juste. Qu'est-ce que j'irai faire à la cave? pas plus de vin que sur ma main. Vous me criez tous les jours la même chanson. Regardez dans votre cabinet et comptez vos bouteilles vides.
Après ce vif mouvement d'éloquence , Marguette ferma la porte, et Mercier se retourna yers son secrétaire. — Comprends-tu? — Mais oui. — Tu es bien heureux! J'ai pourtant à peine goûté de ce bon vin. — Oh ! Monsieur, prenez garde ! n'accusez pas à tort... si ce n'est pas vous, c'est moi ; car voilà toutes vos bouteilles vides.
Mercier comprit tout; il rit de l'espièglerie bien loin de s'en fâcher , et il ne prit désormais d'autre précaution que celle de quitter le pêne de la porte , obligeant Marguette à abandonner aussi la place, et à monter quelques marches pendant qu'il en descendait quelques-unes de son côté, afin que tous les deux lussent bien sûrs de se voir face à face.
Ayant déjà fait un peu d'histoire, je n'ai rapporté ceci que pour rendre raison de plusieurs motions singulières, et quelquefois même ridicules, présentées par Mercier, on à la Convention ou à la Constituante (je ne sais plus laquelle). Le Moniteur et d'autres journaux rapportaient ce que ce député avait dit d'étrange ; comment il avait interrompu un orateur par un quolibet; quelle observation plaisante il avait faite. Eh, bien! la plupart du temps , je puis même dire toujours , ces espèces de comptes rendus étaient inexacts à son égard. Sans être un homme de tribune , Mercier avait trop de tenue , et dans les choses graves, il montra toujours trop de conscience pour dire rien qui fût hasardé ou qu'on pût mal qualifier; c'était, le croira-t-on? ce même secrétaire , qui, profitant du moment où Mercier n'était pas là , s'amusait à dire quelques mots ou à interrompre en empruntant la voix qu il savait si bien contrefaire.
La dernière fois que cette mauvaise plaisanterie arriva , on s'en aperçut 7 et Mercier fut averti ; oh ! pour le coup il
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se mit tout de bon on colère, et son conventionnel-secrétaire eut un mauvais quart-crheure à passer.
— Je vous ai pardonné toutes vos fredaines , Monsieur! lui dit-il vertement ; j'ai regardé comme une plaisanterie d'écolier mon vin bu; mais me compromettre ainsi! je dois compte au monde de ma dignité de législateur, et vous me faites soltement parler quand de partout on m'écoute! et vous me donnez un ridicule aux yeux de l'Europe entière!
11 ne se brouilla pas cependant ; le pli était pris ; ce secrétaire lui avait comme jeté un sort ; c'était d'ailleurs un honnête garçon , mais, comme on voit , un peu prompt à la plaisanterie. Plus tard Mercier l'excusait lui même; il se serait jeté au feu pour le sauver d'un danger. « L'imprudent jouait ma tête , disait-il ; mais à part ce petit défaut, c'est un homme rare, m\ homme unique , et moi seul , je puis l'apprécier. »
11 l'appréciait d'après ses excellentes qualités; mais aussi d'après la grande science de Lavater dont il était devenu disciple fanatique.
Ce serait manquer un trait à la ressemblance de Mercier que d'oublier avec quelle passion il s'appliquait à l'art de connaîlrc les hommes à l'air du visage, et sa grande croyance à cerîaincs physionomies. Lorsqu'il en avait deviné une, et qu'il l'avait devinée dans un sens favorable , il en aurait surpris le porteur, la main dans le sac, suivant le proverbe, qu'il aurait dit : C'est moi, Mercier, qui me trompe , le voleur est d'obligation un honnête homme , le visage est en règle.
On a raconté que Lavater lui-même fit de Mercier un de ses prosélytes : il avait vu le docteur suisse, il est vrai , dans un voyage en ce pays , et l'on ajoute qu'il y entendit des chosessurprenautes (1); mais cela le continua seulement en sa croyance déjà ancienne.
(1) Mercier s'était présenté pour consulter Lavater, sans lui dire son nom , mais le docteur célèbre ayant examiné sa physionomie,