CHAPITRE XXXV
poète adolescent, qui dès-lors, était un beau talent en germe; et puisque l'occasion s'en présente , je me donnerai le plaisir de rappeler à l'écrivain en renom , tout le bien que nous pensâmes de l'auteur à son essai; la plupart de nous , sans être grands prophètes, virent dans l'enfant et dans son ouvrage , les deux vigoureuses préfaces d'une belle vie et d'une grande illustration d'auteur, et ceux-là ne furent point étonnés quand Lemercier se fit son nom et Agamemnon sa destinée.
Contât avait l'art de vous intéresser aux plus petites circonstances, et, peut-être pour détourner un peu la mauvaise humeur de Mole (ceux qui n'arrivent jamais à l'heure, grondent toujours quand le hasard les fait attendre ) , elle parla beaucoup de sa rencontre, et sut nous attacher à sou roman de deux minutes; nous lui demandâmes même tous si elle était bien sûre que le héros n'eût pas été blessé, chacun de nous s'offrant d'aller savoir de ses nouvelles.
Ce dernier point eût été fort difficile, attendu que Contât n'avait jamais auparavant vu ce monsieur. Cela nous étonna; carie théâtre étant alors le rendez-vous de la bonne compagnie, il n'était pas un homme un peu distingué qui ne vînt , soit dans nos coulisses soit à nos représentations ; nous avions appris à les connaîtres tous, et l'homme qui avait su trouver un compliment si agréable à dire à une femme au moment où sa voiture avait failli l'écraser, devait être de ceux qui venaient chez nous prendre ou donner des exemples de bon ton et d'élégance.
Nous passâmes toute ia cour en revue ; nous fîmes l'appel de toutes les célébrités : personne ne ressemblait à l'inconnu que nous voulions deviner. Fatigués de chercher, nous le laissâmes en lin.
Près d'un mois s'était écoulé , et tout le monde avait oublié la petite aventure , lorsque Contât reçut un billet conçu ainsi , ou à peu près :
« La personne qui a eu la faveur de causer un instant sur le Pout-Ncui avec notre moderne Tholie, lui demande si
clic pourrait consacrer une de ses heures perdues à la répétition d'un ouvrage en deux actes qui doit se donner à la Comédie-Italienne, et auquel l'auteur de ce billet porte le plus grand intérêt.
» Signé Henri.»
Henri! quel pouvait être cet Henri? Un auteur sans doute; mais il n'y avait aucun auteur de ce nom , et , pour en être à sa première pièce, celui-ci avait semble à Contât d'un âge un peu bien mûr; il paraissait même avoir passé l'époque où l'inspiration arriva pour la première fois à Francaleu (1).
Cependant, par curiosité, et aussi pour être utile, s'il y a lieu, Contât alla voir nos camarades de la Comédie- Italienne. Elle demanda quel était l'ouvrage en deux actes qu'on répétait; il y en avait plusieurs de cette coupe : — mais, dit-elle, laquelle de ces pièces appartient à M. Henri? — Aucune, répondit-on.
La situation paraissait se compliquer, et Contât ne savait que penser, lorsqu'elle entendit derrière elle une voix qui s'écriait: — Mademoiselle Contât! où est mademoiselle Contât? Elle se retourna et vit le musicien Dezède.
— Ah ! quel bonheur de vous trouver ! dit-il à Contât en l'abordant, j'ai un service à vous demander. — Parlez, parlez, M. Dezède; mais je suis assez préoccupée, et si le service est pour aujourd'hui... —Pour tout à l'heure. Je voudrais vous faire assister à la répétition d'un premier acte. — D'un premier acte! avez- vous deux actes ou trois?
— Deux. — En avez-vous fait la musique et les paroles?
— Dieu m'en préserve! ii n'y a eu qu'un Jean Jacques pour accepter de ces doubles fardeaux! — Alors votre auteur de paroles se nomme Henri? — Non , non , pas Henri.
— Si, si, un homme de bonne mine? —De très-bonne
(I) « Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva. »
Méfomaiiie.