CHAPITRE XXXV
une nuance plus sentie , de ce sarcasme dans l'œil et dans le sourire qui m'a toujours si bien réussi ; j'y eus de cette franche gaîté s'e'chappant par bord ées , puis après se reposant un peu pour mieux s'échapper encore, et prendre des élans imprévus qui semblent porter le rire de la scène au milieu du parterre. M. le comte d'Artois dit à l'occasion de ce succès : J'ai vu Mole dans le marquis du Laurel, il ne s'était enivré que de piquette, aujourd'hui Fleury s'est enivré de Champagne.
Cette parole se répéta , on s'occupa de moi , on se mit à récapituler mes qualités théâtrales , on regretta de ne pas les voir plus souvent employées , on parla de mes destinées dramatiques , on rappela mes quatre ou cinq succès , on les grossit ; on me fit peur. J'étais arrivé à ce moment où tout le monde vous attend et va se faire votre juge. Autant j'avais désiré un rôle , autant je craignais de le voir arriver maintenant ; quel serait ce rôle? quel parti en tirerai-je? on n'est pas propre à tout , et la bienveillance d'un auteur pouvait me tuer. Le choix d'un rôle est aussi nécessaire pour fixer l'avenir d'un comédien, que le choix du sujet est nécessaire pour faire réussir un homme de lettres. A l'époque décisive où le public est mûr pour vous comme il vous croit mûr pour lui, voulez-vous remplir son attente? il faut la surpasser.
L'année théâtrale 88-89 commençait; j'étais dans notre foyer, assis auprès de Contât ; je lui témoignais mes craintes là-dessus; j'espérais quelques conseils d'une amitié, qui ne m'avait jamais manqué aux jours difficiles. Je lui contais mes rêves, à elle qui à présent était en train de réaliser les siens : il me faudrait , lui disais-je, un rôle qui ne fût dans la ligne de personne. On se souvient de la profondeur de Monvel , je ne désirais rien qui ressemblât à ce qu'il savait faire; il m'est impossible d'atteindre jamais à Y osé de MoIé,à son jeu éblouissant; je ne voudrais pas non plus de mes aimables débauchés, encore moins de mes doucereux jeunes premiers; je voudrais... je voudrais. tome i, 14
— L'impossible, me répondit Contât. — Oh ! non , répliqua;-je ; il me fendrait un rôle où il n'y eût pas de comparaison à établir, où j'aurais mes coudées franches; un rôle aussi original par l'exécution de l'auteur que parce qu'il y aurait étonnement général dans le public quand ce serait moi , Fleury, qui l'exécuterais; un rôle enfin comme celui qui vous a porté si haut : une espèce de Suzanne du Mariage, — Bon ! je vous connais ; vous êtes ambitieux ! Vous ne voudriez pas endosser la livrée comme j'ai pris le tnblier. — 11 est vrai que la livrée m'est antipathique. — Voulez-vous que je vous fasse une proposition? — Faites. — Aimeriez-vous à avoir pour habitation un beau palais? — J'aime assez les palais. Est-ce là le plus difficile?— Commanderiez-vous volontiers à cent mille hommes? — Cent mille! Il doit se trouver bien des mauvais sujels dans ce nombre-là ; mais, recommandés par vous, madame.... — Mous Fleury, vous avez bien l'air de savoir quelque chose de ce que je vais vous dire. — Pariez que je le sais , vous aurez gagné. — Et vous me laissez là, filer une scène, quand vous êtes instruit... — De vos bonnes démarches , de votre amitié pour moi , de tout ce que vous avez fait pour transporter de la Comédie- Italien ne ici le grand Frédéric. Je sais que l'auteur voulait donner le sceptre à Dugazon ; je sais que vous m'en avez jugé plus digne. Pendant ces négociations où il s'agissait de décider entre un camarade et moi , je n'ai pas cru décent de rien faire paraître ; mais puisque tout est conclu, que je vous dise combien mon cœur est plein ! combien il se souviendra de ce service signalé! C'est mon avenir, c'est mon nom , c'est ma gloire que vous venez de me donner là. Maintenant que je vous remercie de toute mon amc, comme ami , et.... permettez que je vous embrasse comme roi. — Vous savez donc que je joue l'hôtesse , votre très-humble sujette ?
Sans répondre, j'embiMSsai de tout cœur cette bonne, cette excellente amie. Mon baiser retentit dans tout le foyer,
— • Est-ce qu'il est tombé quelque chose? s'écria Duga-