‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 4 sur 275 · PEUPLE · texte numérisé non relu

PEUPLE

Et maintenant , devant lui se lève la muse du Drame ;

non plus Tlialie et sa marotte décrépite , non plus Melpomène et son poigtiard émoussé , mais une femme virile , puissante fée d'intelligence et d'émancipation. Déjà le parrain des Philosophes a frémi devant VEcossaise. Déjà pour les soutiens de la Sorbonne , le Théâtre se dresse en pilori , et le vers acerbe de Lemière olouf» sur leurs têles : l' Empire des coutumes (1). Le temps esl venu où toutes les idées généreuses se poseront à la Comédie-Française ; animées d'un jeu savant et plein de vie , elles se feront chair et sang pour le peuple ; les mœurs, les passions, les instincts de l'avenir seront désormais au théâtre, et l'agitation des intérêts et des espérances se centralisera à la Cornédie-Française.

Le bâtard Figaro a poussé son rire et son sarcasme ! Après le dogme de la tolérance , la comédie vient proclamer celui de l'égalité. Entendez ces transports! ils sont unanimes ; une parade de l'autorité souveraine fait marcher ensemble le parterre et les loges. Croit-on qu'il n'y ait que le peuple qui applaudisse ? il y a aussi les rivalités de cour créées par d'Hosier (2) ; c'est au^si la protestation de rinégalité de la particule ; les parchemins réguliers jettent dans la cause populaire ceux qui n'ont pu fournir la preuve des carrosses. Quel succès ! mais quel trouble !

(1) C'est la Veuve du Malabar; l'auteur lui donna ce second titre à sa reprise; jouée comme oeuvre d'art en premier lieu, elle devint plus tard œuvre de philosophie, et obtint un succès qu'elle n'avait pas eu d'abord; voyez là-dessus Fleury.

(2) On exigea , sous le ministère du maréchal de Ségur, les preuves de quatre générations de noblesse, dans l'individu qui voulait servir avec espoir d'avancement. ïl y eut encore nommément V ordonnance des preuves. Ceux qui voulaient monter dans les voitures de la cour (ce qu'on appelait débuter), devaient faire leurs preuves de noblesse ascendante ju qu'à l'an mil quntre cents. Cette loi arma la noblesse de province contre celle de la cour, et Beaumarchais à l'apparition du Barbier démocrate , eut pour lui plusieurs de ces grands seigneurs qui étaient très -peu gentilsli o m m es.

FKANCE ET THÉÂTRE. 13

tout est en question La comédie gracieuse cherche à

lutter encore ; le bon et ingénieux d'Harleville veuf faire rétrograder ce parterre à la veille d'une révolution : l'Optimiste paraît. «Tout est bien ! » dit Colin , avec cette voix des malades qui fardent leur agonie. « Tout est mal !» répond Fabre , en sanctifiant la misanthropie par le Philin te de Molière.

Tout est mal ! aussi tout change, et cepcndaut nulle vérité n'a été omise sur le théâtre.

Ici noire tache serait finie , mais nous ne voulons pas qu'on nous reproche d'avoir parlé de tout à propos de Fleury , excepté de Fleury. Nous ne nous arrêterons pas néanmoins sur d'arides détails biographiques à côté d'un livre où ces détails ont le mouvement et la vie ; nous ne disserterons pas non plus sur le talent du comédien célèbre dont le souvenir est encore récent dans la mémoire des zélateurs de l'art comique.

Fleury fut un homme du monde spirituel et observateur, un artiste à l'imagination vive et féconde, un comédien tout grâce et tout verve. Deux générations de public, d'auleurs et de comédiens ont passé devant lui ; il a assisté à tous les combats du parterre , 3ux lntfes de toutes les poétiques ; il a vu trois fois le Drame changer de face , et s'asseoir devant lui trois peuples pour ces drames divers. La comédie ambrée, la tragédie philosophique , la comédie politique et le drame révolutionnaire lui ont demandé un secours qu'il n'a pas prêté à tous avec la même bonne volonté, mais après avoir lu les confidences de ce livre, il n'est personne qui vou'ut lui contester le droit de s'écrier avec Sh< ridan cherchant la philosophie du Théâtre : « En vérité ! je suis le meilleur juge des choses. J'ai le plus entendu les témoins à charge et à décharge de l'histoire. »

J.-B.-P. LAF1TTE.

Première Série. — De 1*5* a f 9S9,

XiES FRINCSS ES7AGNOX.S.

Prison dorée. — Visite. — Richesse de mes souvenirs. *— Mes travaux littéraires. — Milices de monseigneur d'Otrante. — Arrestations. — Serais-je de la conspiration? — L'abdication de Ferdinand VII et les mémoires du comédien.

Après la grande affaire de la renonciation à la couronne d'Espagne, les princes en disgrâce furent gardés à vue à Valcnçay, terre magnifique appartenant à M. Talleyrand , lequel, selon cette aimable habitude de complaisance qui est le fond de son caractère , avait prêté sa belle demeure à l'empereur pour en faire une prison dorée et de circonstance.

J'étais alors à ma campagne dans le Blaisois, près Ménars , j'eus la curiosité de voir comment étaient traités ces hôtes espagnols ; je connaissais le gouverneur du château , M. Berthemi , et davantage le trésorier, M. Amaury, que j'avais reçu fréquemment chez moi. Me croyant à peu près sûr de mon fait, je partis pour Valençay, avec ma fille , mon Antigone à moi , mon bâton de vieillesse ; car ce marquis de Moncade (t), si leste devant le public, avait soixante ans et la goutte... en petit comité.

Vaiençay est un endroit délicieux, et M. de Talleyrand l'avait encore embelli par tout ce que le luxe peut inventer de plus recherché. Le parc est vaste, et la forêt qui l'entoure permet le plaisir de la chasse : les princes en jouirent quelque temps ; mais bientôt on le leur refusa , il y avait même certain endroit du parc où il ne leur était pas permis de se promener. Le jour où j'arrivai , j'eus un instant la pensée de retourner sur mes pas, tant ce lieu de plaisance avait l'air d'une ville de guerre.

De l'auberge où j'étais descendu , j'écrivis un mot à M. Berthemi pour me recommandera lui, et lui dire le vif désir que j'avais de voir les princes : peu d'instans après je reçus une réponse toute flatteuse , et je me rendis au château , où l'accueil le plus favorable m'attendait. « Il faut rester ici jusqu'à demain, me dit l'aimable gouverneur ; vous aurez le temps de visiter le château et le parc; les princes vont sortir pour aller à la promenade, vous les verrez de très-près , et vous viendrez ce soir au spectacle; car pour les distraire on a l'ait un théâtre à l'orangerie; les acteurs de ia ville de Bourges viennent donner des représentations quand les princes témoignent le désir de les avoir. Ce soir on jour Gulistan et le Tonnelier ; vous -erez placé comme vous devez l'être , et vous ne perdrez aucun des détails que vous voulez observer. Je vou*

(I) Personnage de V École des bourgeois, jouée par Fleury avec une grande supériorité.

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