CHAPITRE IX
vingt-deux parts étaient divise'es entre les acteurs sociétaires, dans des proportions inégales et en quelque sorte relatives : les premiers sujets avaient part entière, les autres demi, trois quarts, ou quart de part seulement, selon le mérite ou les services de chacun. Tous les mois les comptes étaient règles, et après avoir prélevé ies frais d'administration et les pensions des acteurs à la retraite, on procédait au partage des vingt-deux parts dans l'échelle de proportion établie. Sur tous les traitemens, il se Taisait généralement des retenues proportionnelles pour constituer le fonds de la caisse des peusions, retenues destinées aux acteurs retirés ou invalides. Cette institution venait de Molière. Ce père de la comédie voulait que dans leurs vieux jours les sociétaires fussent au-dessus du besoin et même dans une position honorable. L'acteur reçu à l'essai était tout simplement aux appointemens, l'adminisration ayant le droit de le renvoyer à volonté.
Au milieu de ces institutions républicaines et financières* tout nouveau venu trouvait difficilement à prendre rang. Les chefs naturels, les anciens, avaient à défendre deux choses qui vont de compagnie avec les idées d'ancienneté : leur bourse et leur vanité. Us défendaient bien Tune et l'autre, c'est une justice à leur rendre.
MM. Bellecourt, Monvel et Mole tenaient à eux l'emploi dans lequel j'aurais pu être classé. Quand il fut question de moi au comité, Bellecourt dit avec le ton impérieux de ses premiers rôles : « Qu'on n'avait besoin de personne. » Mole prétendit que la Comédie-Française « fleurirait sans moi. » El Monvel , n'étant pas reçu pour le moment, mais dont l'opinion était consultée, opina en dehors du comité. Or, ce triumvirat intéressé étant à même d'imposer despotiquement ses volontés, j'ajournai mes espérances; et docile aux conseils de Lekain, mon bon ange, je pris parti pour le grand théâtre de Lyon, dirigé, avec un éclat tout parisien, par MmeLobreau, habile administrateur et femme Citée,
Nouvel embarquement et nouveau transport de mes pénates loin de ces foyers inhospitaliers.
Ma famille se composait alors d'une femme charmante et adorée, et d'un enfant qu'elle m'avait donne. Si j'ajoute que je tairai le nom de cette femme, il sera facile de deviner que j'ai été abandonné de Mlle Besse, ou que moimême j'y ai renoncé.
Ce fut elle, en vérité, qui prit l'initiative. Sur quatre fois qu'il arrive à un homme d'être inconstant, il l'a bien certainement appris huit fois des femmes, plutôt plus que moins, et je n'en étais pas encore venu à me rendre propre cette maxime : qu'il est un mot qu'on ne doit point croire en amour éterniser.
Avec la femme que j'aimais maintenant, ce n'était pas une liaison passagère, mais un lien véritable. C'était moins que le mariage et mieux que le mariage. C'était l'amour et ce qu'il a de sacré; un de ces engagemens dont le mystère s'arrête au seuil de la maison ; personne ne sait votre bonheur, que vous-même, et peut-être aussi pour cela est-ce le bonheur. Quel changement dans mes idées! avec Clermonde je voulais me proclamer heureux devant l'univers; à présent , je veux me taire. Cette résolution est-elle prise à jamais? Je n'en sais rien; je ne suis pas parfait :
« La volonté de l'homme est bien ambulatoire! »
Mme Lobreau m'accueillit comme une directrice accueille un comédien utile, et le public de Lyon ni trop mal, ni trop bien, en public qui attendait.
Terrible parterre que celui de la seconde ville du royaume! La directrice de ses plaisirs dramatiques avait fort à faire : parlons un peu d'elle; je reviendrai à mes Lyonnais, auxquels je dois la plus grande reconnaissance, car ils ne m'ont pas gâté.
Mme Lobreau était en bien des points le parfait contraste de Mlle Montansier : juste, Habile, exacte, femme de cœur,