CHAPITRE X
€t chacun fut de l'avis de Lckain dont le tact et les connaissances théâtrales étaient au niveau du talent; on voyait qu'il n'était pas fâché de mordre «le lourdeau, » petit nom d'amitié dont il avait gratifié Marmonlel.
Enfin arriva le jour de ma première apparition au Théâtre- Français. Je m'étais promis d'avoir beaucoup de courage; mais le moment venu, la peur me prit. J'en tremble encore! et j'avais d'autant plus de raison de trembler alors t que tout débutant, je crois l'avoir dit, était obligé de se montrer et dans le comique et dans le tragique. MUe Dumesnil avait voulu être ma marraine. Le 7 mars 1774 on joua Mérope à la Comédie-Française, Egysthe était le rôle qui convenait le mieux à mes moyens et à mon âge, je parus dans Egysthe.
Comme le cœur me battait! ceux qui sont étrangers à ces émotions ne savent pas que beaucoup de semblables momens tueraient un homme... Si la honte ne m'avait retenu, je me serais échappé , je crois. Quel sévère examen on fait de soi-même alors. Combien on se trouve petit! moi, au Théâtre-Français! me mesurer sur la scène de Lekain , en face de Dumesnil ! Etre i'Egysthe d'une telle Mérope! J'avais le vertige. Tout me semblait grand et colossal : de grandes décorations où j'étais perdu , de sublimes acteurs devant qui tout s'effaçait , et derrière ce vaste rideau qui nous sépare , des juges sévères , des juges suprêmes; encore un instant, mon Dieu! un instant!... je crus en vérité que j'allais voir un parterre en robes rouges, comme messieurs de la grande chambre.
J'étais en scène cependant; mais j'avais perdu la mémoire; savais-je ce que je faisais; s'il y avait un théâtre au monde , des acteurs, une Mérope, des vers? Je m'en tenais à ma maudite prose: « j'ai peur! j'ai peur! «Dumesnil voyant mon trouble, s'approcha de moi et me souffla :
« Est-ce là cette reine auguste et malheureuse. » TOME I. 4
110 MEMOttlËS DE PLEUKY.
Et moi, non remis, mais obéissant, et comme si une main habile avait pressé un ressort, je répète:
« Est-ce là cette reine auguste et malheureuse ! »
Puis, parti de là , je défile mon Egystiic jusqu'à ma sortie. Dans l'entre-acte, Pexcellente femme vient à- moi, me parle, m'encoftrage, me gronde : — «Allons, allons, saprestie! allons, enfant! » Puis comme je me laissai faire, elle avait mis sur mes lèvres m flacon ; je buvais. C'était du bouillon de poulet chaud avec un peu de vin. Méchante drogue ! et qui pouvait faire autre chose que me monter à la tête ; mais Dumesnil avait confiance en ce breuvage. C'est pourtant de Pusage qu'elle faisait d'une boisson qui n'était que détestable, qu'une calomnie infâme s'est accréditée : la sublimité de cette actrice, disaient ses ennemis, tenait à ses fréquentes libations; ce n'était point Iphigénie en Aulide qu'elle jouait, mais Iphigénie en Champagne; elle n'était pas inspirée, elle était ivre.
Oui, elle était ivre en scène! C'était dans son cœur qu'elle trouvait son ivresse; je l'ai bien vue en cette circonstance. Nul acteur n'avait à un si haut degré la faculté de se passionner, mais elle savait aussi se contenir; il y avait deux personnes en elle : celle qui s'exaltait, et celle qui commandait à cette exaltation, la régularisant et la tenant, pour ainsi dire, bride en main. Ainsi avec moi, et même devant les rampes , elle se montrait la bonne femme au casaquin, puis, l'instant de compter un éclair, elle devenait Mérope pour le public. Dans l'espace d'une seconde son regard me disait: « pauvre petit! rassure-toi; » et, tout aussitôt se reportait puissant et dominateur dans la salle. Et pourtant si quelqu'un avait pu l'entendre! cette exécution si brillante était singulièrement coupée. — Courage ! me répétait-elle à chaque instant, regardez-moi! — un mouvement! — bon ! — regardez donc! regarde-moi donc, sapn&tie! — pas mal! — diable d'enfant! — - et tout cela,