CHAPITRE I
Les idées mélancoliques nous font toujours faire un retour sur nous-mêmes. Ces princes , naguère si puissans et maintenant si obscurs, morts au monde , n'ayant plus de rôle actif à y jouer, me reportèrent à l'époque où nous autres aussi grands seigneurs de la scène , pendant vingt ou trente ans , mais seigneurs à heure fixe, il faut nous retirer du théâtre où nous brillons. C'est pour tout comédien une première mort , une mort plus triste que la mort réelle : survivre à sa propre réputation, et, quand elle est quelque chose encore , n'être plus rien soi-même ! Les peintres et les sculpteurs ont les galeries, les ateliers , les salons des amateurs pour asile ; les auteurs se voieut sur les rayons des bibliothèques; mais au théâtre on laisse à peine de soi un nom qui frappe l'air, l'étiquette d'un homme de talent , tout au plus , sans nulle autre donnée de ce talent ; vous n'êtes , vous qui vivez , que le pauvre moi du logis , taudis que c'est le moi du théâtre qui était quelque chose. Pour peu qu'on vous aperçoive après votre vie officielle, on est tout étonné; vous ne comptez plus, il semble que chacun va vous dire : « Eh ! mais d'où sortez-vous ? Est-ce que vous devriez être encore de ce monde? » Vous n'auriez qu'une réponse à faire : « Allumez les rampes; donnez-moi des interlocuteurs, des décorations, une salle, un public, un poète : je vais vous donner. moi, un certificat de vie. » — Hélas! hélas ! le pourriezvous !
O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
Vous auriez plus de zèle que de force ; allez vous faire enterrer, vous êtes mort du jour où la toile se baissa sur vous pour la dernière fois.
Le public a de l'amour-propre comme un homme seul , et la chose sur laquelle il revient le moins , c'est sur une épitaphe.
Long-temps avant ma retraite , je m'étais dit qu'il fal-
lait se préparer d'autres occupations , se donner (Vautres habitudes que celles du théâtre, et si l'amour delà renommée nous tenait encore , se perpétuer d'une autre manière ; pour moi , j'avais tant vécu , tant vu , appris tant de secrets, je connaissais les rouages inaperçus de tant d'événemens, que mon thème était fait. Mille choses graves ou scandaleuses, lisibles ou tragiques, étaient dans ma mémoire. Que de mystères de coulisses m'étaient connus ! Que de mystères du grand monde , qui a bien aussi ses coulisses, m'avaient été révélés! J'avais beaucoup à raconter." J'écrirai donc mes souvenirs , m'étais-je dit; je les publierai.» Puis j'avais eu peur : on s'est tant moqué de l'orthographe de Fleury ! Que ne dira-t-on pas s'il s'avise d'écrire? C'était bien assez d'avoir connu les rigueurs du public... d'une certaiue façon. Je résolus enfin de ne céder qu'à la première moitié de la tentation , et de ne faire usage de l'écritoire que pour moi et quelques amis.
En conséquence, je notais, non pas tous les jours, mais assez souvent, ce qui m'avait frappé ou me frappait encore ; parfois je me laissais entraîner à passer la nuit sans désemparer et jusqu'à extinction de la bougie entière. Ma bonne fille me grondait; je me laissais gronder comme un écolier, et comme un écolier aussi je suivais ma tête ; on pense bien que ma visite au château de Vaiençay fut consignée ; mais voici ce qui advint.
Depuis que nous avions d'illustres voisins, plusieurs grands ofiicers de monseigneur d'Otrante habitaient aux environs de Vaiençay : en termes clairs, la police avait de nombreux agens dans le pays, et saus m'en douter, je faillis à me trouver un peu de cette petite conspiration , où il ne s'agissait de rien moins que d'enlever le prince d'Espagne aux prévenances aimables de Napoléon, et à l'hospitalité de la France.
Un matin qu'après avoir passé la nuit sur mes paperasses, je dormais encore, on m'éveille , on m'annonce un monsieur; il faut absolument qu'il me parle. Je crus que