‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 62 sur 275 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

distinguait M. Jolibois, grand amateur do spectacles, et quand il le pouvait y dépensant volontiers la solde du roi. Il entra à la Comédie-Française un soir qu'on jouait les Vacances des procureurs ; il y vit Prévillc, clans le rôle de Maugrebleu. Il eut tant de plaisir, qu'après le spectacle à force de chercher, à force de s'ingénier et de promet- Ire de payer bouteille, il arriva jusqu'à la loge de Préville. Là , tout délirant encore, il saute au cou du grand acteur : « Ah! monsieur Préville! monsieur Préville! s'écriait-il, si quelque mâtin s'avisait de vous faire du mal, que j'aurais donc d'plaisir à le r'moucher! » Préville , comme on s'en doute, le remercia de son zèle; mais pour lui prouver combien il lui savait gré de ses offres de service, il lui dit qu'il lui enverrait un billet quand il jouerait une autre pièce. À peu de temps de là en effet, Jolibois est averti, par un petit mot , que Prévillc remplit ce soir six rôles différens ; il accourt au spectacle, voit son acteur, l'écoute, l'applaudit, se mêle aux transports du public; mais lorsqu'après ses diverses métamorphoses, son ami s'avance enfin clans le costume de Larissoîc , le désespoir s'empare du malheureux cavalier, qui, s'élançant en dehors de sa loge, s'écrie : «Ne l'applaudissez pas, le chien! il a quitté la cavalerie! »

La pratique, l'inspiration, la science et le génie régnaient nu Théâtre-Français sous les noms de Bellecourt, Mole, Monvel et Préville. Toutes les qualités scéniques étant représentées par ces quatre comédiens, il était difficile de savoir quel coin on pouvait occuper auprès d'eux, et après les avoir suivis avec assiduité, j'allai consulter mon oracle : — Que voulez-vous que je devienne à côté de ces gens-là , mon cher monsieur Lekain ? Je désespère. — C'est foudroyant en effet; mais Prévillc entre à tort dans la liste qui vous gène; Bellecourt est un vieillard, et quand Monvel le pourra, il jouera les vieux ; auprès de Mole, il y a une place. — Une place! et laquelle? — II joue à ravir les mauvais sujets, je crois qu'on pourrait lui enlever les petits-maîtres.

Je rentrai chez moi , et je relus Moncade.

PROMENADE 3>E £ONG-CHABSfS.

Portraits. — Duthé. — Cléophile. — Les trois Fleury. — La belle et la bête. — Galerie de Mœurs.

Qui n'a vu les promenades de Long-Champs du mois d'avril 1774 n'a rien vu. Quel assaut de carosses! quel cliquetis de harnais, de chevaux, de filles effrontées , de grandes dames sans vergogne , de hauts et puissans de toutes sortes , suzerains c'cussonnés , suzerains du coffrefort I quelle concurrence de tailles élancées, de jolis visages, d'yeux fripons ! c'était une véritable foire aux courtisanes. On allait à Long-Champs comme les curieux vont au salon, beaucoup pour voir, quelques-uns pour acheter. Telle femme, dont l'aimable société n'était estimée l'année d'avant que cent louis, augmentait du double, ou montait à mille, d'après l'amateur du moment. On s'y mettait au fait des conquêtes des six mois passés, on y prédisait les échanges des six mois suivans. Le cours de b pince et des

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