CHAPITRE XIII
répondit que par ces mots : // est mort ! mort ! rrîpétat-ori dans toute la salle, avec un cri tic douleur, auquel succédèrent la consternation et le silence. La sortie de la Comédie-Française ressembla ce jour-là à un convoi ; on partait deux à deux, on se parlait Sas ; j'y vis pleurer. Une telle perte mettait le théâtre et la littérature dramatique en deuil. À peine Lekain touchait-il à sa 49e année. On l'inhuma avec pompe; les deux comédies s'étant accordées pour grossir le cortège , suivaient avec un véritable sentiment de douleur religieuse.
Et par un rapprochement remarquable le jour même de l'enterrement de Lekain , le patriarche de Ferncy fit sa rentrée dans Paris , après une absence de 27 ans ; il comptait sur ce grand acteur pour la représentation de sa tragédie $ Irène. Quand , à son arrivée chez le marquis de Villete, il trouva la Comédie-Française en corps, il jeta vivement les yeux sur le groupe des comédiens, cherchant au milieu d'eux celui qu'il traitait d'élève et de fils, et qui aurait dû se présenter le premier; l'abbé Mignot, neveu du marquis de Villetîc, prit alors la main du vieillard: « Du courage! vous demandez Lekain... » il s'arrêta , n'osant aller plus loin ; Bellecourt , pénétré d'une tristesse profonde , montrant ses camarades en deuil , acheva de l'instruire : « Voilà ce qu'il reste de la Comédie-Française ! » Voltaire tomba en défaillance.
Par la plus étrange fatalité , le nouveau père de notre théâtre ne vit jamais jouer sur la scène Française l'acteur qui contribua le plus à sa gloire, et qui comprenait le mieux ses ouvrages , l'acteur formé par lui , et qui, en 1750 , n'avait pu obtenir la permission de débuter que peu de jours après le départ de son bienfaiteur pour la Prusse. 11 se faisait une fête de voir Lekain dans le beau de son talent et de sa renommée. Hélas ! à son entrée clans Paris , Lekain n'existait plus.
Je fus témoin de sa douleur sincère et profonde , et à cette occasion, le marquis de ViileUe l'ayant interrogé sur
le mérite des principaux acteurs tragiques quil avait vus au théâtre, dans sa longue carrière, tels que Baron, Beaubourg, Dufresne, Sarrazin , Lanoue et Grandval , Voltaire détailla les qualités diverses par lesquelles chacun d'eux avait brillé, et conclut en disant que Lckain réunissant un plus grand nombre de ces qualités, les surpassait de beaucoup, et même qu'il était à ses yeux le seul acteur vraiment tragique.
En effet, Lekain s'identifiait tellement avec le caractère des personnages, que tour à tour on le voyait Oreste, Néron, Gengiskan, Mahomet; son entrée sur la scène dans ce dernier rôle était surtout admirable. Le jeu pantomime, dans lequel il excellait , prolongeait l'illusion ; c'est ainsi qu'un poète a décrit sa sortie du tombeau de Ninus :
Je crois toujours le voir, échevelé , tremblant, Du tombeau de Ninus sortir pâle et sanglant, Pousser du désespoir les cris sourds et funèbres, S'agiter, se débattre au milieu des ténèbres , Plus terrible cent fois que le spectre, la nuit, Et les pâles éclairs , dont l'horreur le poursuit.
Il était enfin l'âme de la tragédie, et dès qu'il paraissait, sa déclamation savante et mesurée donnait le ton aux autres acteurs.
Après cette perte irréparable et soudaine, l'arrivée seule de M. de Voltaire pouvait (aire diversion aux regrets publics. Je ne sais si l'apparition , je ne dirai pas d'un roi , mais d'un héros, d'un prophète , aurait causé plus d'admiration et de délire que l'arrivée du grand homme dans Paris. Ce nouveau prodige suspendit tout autre intérêt , ht tomber les bruits de guerre, les intrigues de robe, les tracasseries de cour , même la grande querelle musicale des Gluckistes et des Piccinistes. La Sorbonne frémit , le parlement garda le silence , toute la littérature s'émut , et Paris s'empressa de voler aux pieds de l'idole de la nation.
Le philosophe de Ferney était descendu à l'hôtel du