CHAPITRE XIII
ment! Rien n'avait été prépare' d'avance, et cette inspiration avait gagne tout le monde. Ce fut Mlle Lachassaigne, qui donna l'idée de couronner le buste de l'illustre vieillard, et Mlle Fanier fit faire à M. de Suint-Marc les vers de ce couronnement. On en donna des copies, les voici :
Aux yeux de Paris enchanté ,
Reçois en ce jour un hommage,
Que confirmera d'âge en âge La sévère postérité!
Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage, Pour jouir des honneurs de l'immortalité!
Voltaire, reçois la couronne
Que l'on vient de te présenter;
Il est beau de la mériter
Quand c'est la France qui la donne.
Mrae Vcslris déclama ces vers avec un peu trop d'emphase peut-être; cependant on cria bis, et elle recommença. Chacun de nous alla ensuite poser sa couronne auprès du buste, etMlle Fanier, dans une extase fanatique, ayant baisé ce buste, nous en fîmes tous autant l'un après l'autre, et, tant l'enthousiasme est chose contagieuse, nous vîmes un instant où le parterre franchirait les barrières , et sauterait sur le théâtre pour suivre notre exemple. Cette cérémonie , faite aux acclamations de toute la salie , étant terminée, on baissa la toile, qui fut ensuite relevée pour jouer Narine. Le marbre de M. de Voltaire , placé à droite sur le théâtre, y resta durant toute la représentation.
M. le comte d'Artois , qui ne manquait jamais une occasion d'être aimable, étant à l'Opéra avec la reine, quitta un moment Sa Majesté pour venir à la Comédie-Française incognito (1), et avant la fin du spectacle, il envoya son capitaine des gardes, le prince d'Hénin , dans la loge de Voltaire : « Dites au grand écrivain , de ma part, tout l'intérêt que je prends à son triomphe, et tout le plaisir que
(I) La noie de Fleui y explique pourquoi cet incognito.
142 MËM01UES DE *XEURY.
j'éprouve de joindre mon hommage à celui de la nation. » Nanine jouée, le nom de Voltaire retentit de nouveau, et de toutes parts, avec des acclamations, des tressaillements, des cris de joie, d'admiration et de reconnaissance. L'envie et la haine, le fanatisme et l'intolérance n'osèrent rugir qu'en secret, et pour la première lois peut-être, on vit l'opinion publique en France jouir avec éclat de tout son empire.
L'illustre vieillard , déjà affaibli par son grand âge, paraissait succomber sous les impressions de ce triomphe ; vivement attendri , ses yeux étineelaient à travers la pâleur de son visage , mais on croyait voir qu'il ne respirait plus que par le sentiment de sa gloire.
Il fut porté sur les bras des spectateurs jusqu'à son carrosse (couleur d'azur parsemé d'étoiles, ce qui fit dire à un plaisant, que c'était le Char de l'Empirée). Ici autre triomphe : le peuple , rassemblé devant la porte de la comédie , voulait dételer les chevaux et conduire le char; ce fut à grande peine qu'on obtint de le laisser partir ; mais cette foule , ivre d'enthousiasme , le reconduisit jusqu'à sa demeure, en faisant retentir l'air de son nom et du litre de ses principaux ouvrages. Vive Voltaire! vive l'auteur de Zaïre ! vive l'auteur de Mérope ! vive le père de Brutus ! vive l'auteur de la Henri ade ! vive Voltaire! vive Voltaire! s'écriait-on à droite, à gauche, au-devant de lui , derrière sa voiture, et des fenêtres au-dessus : c'était aussi spontané qu'unanime. La seule petite supercherie dont on se soit rendu coupable dans cette soirée mémorable vient de moi , et je ne m'en repens p;«s; car entre toutes ces jouissances d'amour-propre, je lui procurai celle qu'il estimait le plus , et à laquelle on ne songeait point : comme la voiture tournait devant la rue du Bac, une foule d'ouvriers, bras nus, étaient sortis de leur atelier pour voir le cortège ; je l'avouerai , ils ne paraissaient pas bien comprendre toute la valeur du cri littéraire. Voltaire était pour eux un philosophe, c'est-à-dire, dans leur pensée,