‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 79 sur 275 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

mais qu'ayant à faire un long noviciat, il était bien naturel de prendre au moins mes sûretés, pour ne pas me trouver exposé à être renvoyé par un caprice; comprenant du reste parfaitement bien , que ce ne serait qu'à force de travail que je parviendrais à me créer un état et à pouvoir dire avec une sorte d'orgueil : « J'appartiens au Théâtre- Français ! *

— Très-bien ! me dit Mme Campan , je sais maintenant ce qu'il faut répondre pour vous; mais d'où vient donc cette réputation de mauvaise tête que le maréchal de Richelieu vous donne , auriez-vous encore fait des vôtres ! — Je ne sais ce que M. le maréchal veut faire entendre , repondis-je, à moins qu'il ne soit instruit de mon petit pourparlcr avec Mole. — Ah ! ah ! et que s'est-il passé dans ce petit pourpaler? — Une simple explication. Mole n'a point de rivaux à craindre , et a la faiblesse d'en avoir peur; il intrigue pour faire placer un sieur Florence , à mon détriment; j'ai été lui dire que je savais ses mauvaises dispositions à mon égard , que , ne pouvant pas l'empêcher d'avoir des protégés, je le priais de s'abstenir de me nuire , ou ma foi !... que je le tuerais ou qu'il me tuerait.— Voilà une alternative fort agréable; savez-vous , Fleury, que vous attenteriez en même temps au repos de bien des dames ? Songez-y donc! Mole est une sorte de propriété nationale. — Aussi moins par docilité sans doute, que pour se conserver à qui de droit, il m'a dit : qu'il ne nuisait à personne, et que Florence ferait bien son chemin tout seul. — Et vous avez été rassuré? — Depuis lors , je marche sur des roses. — Voyez-vous! on ose dire pourtant que vous êtes mauvaise tête !

Ainsi , moitié sérieuse , moitié riante , se passa mon explication avec Mme Campan.

Pour mieux me servir elle forma le projet, à mon insu, de me faire obtenir une audience de la reine , à la suite de laquelle Sa Majesté recevant de moi-même l'explication que je venais de donner, m'accorderait sans doute sa haute

protection. Ce plan arrêté, elle saisit adroitement la première occasion pour dire à la reine qu'elle me connaissait sous des rapports favorables , qu'elle savait bien que j'avais un caractère ferme , qu'apparemment je désirais n'être pas dans la fausse position des acteurs à la pension au Théâtre-Français, mais qu'il était impossible que je désirasse part entière. «M. le maréchal aura été trompé, ajoula-t-elle,il y a quelque intrigue, je parie, contre ce pauvrejeune homme.» Et là-dessus, pour piquer la curiosité de la reine, elle dit sur le pauvre persécuté , tout ce qu'elle savait, en bien et en mal , mais de ce mal qui ne nuit jamais sans doute ; elle fit de moi un jeune comédien tenant du Raphaël, du page, du Roland, et surtout du martyr. Après un tel éloge c'était à donner le désir de me voir à Dieu le père : « Je veux lui parler, dit Sa Majesté , qu'il vienne demain. »

Je fus aussitôt prévenu , et le lendemain , Mme Campan me présenta elle-même à la reine , après m'avoir fait entrer par les petits appartements : — Vous ressemblez bien à votre sœur, me dit Sa Majesté en me voyant. — Quoi ! madame, vous daignez vous souvenir... — Bonne, excellente femme! aimée, honorée , et du talent ; vous en aurez aussi , je vous ai vu jouer dernièrement dans le Père de famille , et vous m'avez fait le plus grand plaisir; mais ce n'est pas tout que d'annoncer du talent, il faut encore être raisonnable. Comment donc ! M. de Richelieu m'a dit que vous vouliez être reçu ! — Oui , madame , répondis-je de l'air le plus respectueux. — Vous l'entendez , reprit la reine, en se retournant vers Mme Campan , direz-vous encore que le duc a été trompé? Etre reçu, c'est avoir part entière. — Non, madame, et je supplie Votre Majesté, répliquai-je, de me permettre de lui représenter qu'il s'en faut bien que mes prétentions s'élèvent si haut. Je désire être reçu sociétaire pour avoir la certitude d'appartenir pour toujours au Théâtre-Français ; mais comme on n'arrive à la part entière que par droit d'ancienneté , je me

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bornerai , clans mon emploi , à doubler les acteurs qui sont devant moi ; et alors étant en quatrième , je demande seulement quart de part. — En est-ce ainsi vraiment? — Je tiens d'ailleurs beaucoup au titre de comédien du roi, et je renonce pour le mériter et l'obtenir, aux avantages d'un engagement bien plus lucratif en province. — Quoi! vous

77c voulez que ça ? me dit la reine , c'est bon ! Je me

retirai très peu rassuré , ne sachant pas trop à quoi m'en tenir à cause du ton un peu caustique avec lequel Sa Majesté avait prononcé sa dernière phrase en me congédiant.

Huit jours se passèrent dans l'attente; point de nouvelles de la cour ni du théâtre. J'écrivis à M. le duc de Duras que je ne jouerais plus, jusqu'à ce que mon sort fût fixé. Le surlendemain je reçus mon ordre de réception; Mme Campan avait voulu me laisser le plaisir de la surprise. Pendant ces jours si cruels d'anxiéié, la reine daigna me recommander elle-même au duc de Duras de manière à être obéie : c'était ma destinée tout. entière.

J'allai faire ma visite à MM. les gentilshommes de la chambre. En entrant chez le maréchal de Richelieu, cet illustre vieillard , ce fin courtisan, vint à moi : — Eh bien ! monsieur , vous devez être content, vous l'emportez! la reine l'a voulu ; mais croyez-moi , soyez moins barre de fer et ménagez Mole. — Impossible , monseigneur; c'est mon caractère , et je serai toujours tel que vous dites. Quanta M. Mole, je rends justice, plus que personne peut-être , à son talent ; mais des ménagemens pour l'homme , qu'on ne m'en demande point ; je serai exact et même ponctuel à mon devoir; on ne peut en exiger davantage... Après ces mots , je pris respectueusement congd de M. le maréchal.

Qu'on ne s'étonne pas de voir la renie à cette époque se mêler d'affaires de théâtre, et s'en occuper même avec une sorte d'intérêt. Outre que , pour moi , le souvenir de ma sœur me recommandait auprès d'elle, ses goûts la portaient à accorder une protection bienveillante aux artistes

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en général. Ce qu'on regarderait aujourd'hui comme futilité, se traitait en chose sérieuse alors , les amusements, étaient les véritables affaires ; d'ailleurs , à ceux qui trouveraient mauvais que la cour intervînt ainsi dans le gouvernement des coulisses, je répondrais que c'était une tradition reçue , en remontant à deux grands hommes : Molière et Louis XIV.

Monsieur frère du roi, même, qui s'était mis à faire un peu d'opposition , payait son tribut à la mode du patronage théâtral , et cette année aussi il poussa chez nous (pardon si j'en prends l'habitude) un jeune auteur qui annonçait un talent réel; M. Ducis nous donna OEdipe chez Achnète , tragédie qui avait le mérite bien rare de tenir de la simplicité antique, disaient du moins ses partisans. Pour moi , qui ne connaissais rien de cette docte antiquité, si l'on voulait témoigner par là que l'œuvre nouvelle approchait des ouvrages de Corneille ou de Racine , je demande excuse pour la témérité de mon jugement , mais avec ce que j'avais de bon sens , il me sembla que l'unité d'action manquait à cet ouvrage, où l'intérêt divisé ne s'arrêtait sur personne , se prolongeant et changeant fréquemment d'un acte, et même d'une scène à l'autre. Toute l'exposition poétique du premier acte avait le défaut de ne rien exposer; le second était faible ; le quatrième languissant ; le dénouement de commande, et aussi postiche qu'on en puisse faire ; mais Brizard fut sublime et Monvel entraînant. Un accident même qui aurait pu nuire à l'ouvrage , le servit : Monvel se blessa en sortant de scène , et la deuxième représentation en ayant été retardée , l'auteur , véritable poète , retravailla , coupa , fit des améliorations, ôla plusieurs choses répétées , désenfla un peu de la bouffissure du style , et nous eûmes à la suite un succès assez complet de tragédie. Cela ht oublier la chute des BarmêcidesP

J'allais les oublier ces superbes Barmécides et leur fortune équivoque ! C'était une tragédie nouvelle de M. de

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