‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 8 sur 275 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

comme l'avare à qui on a dérobé sa cassette : je m'exagérai la valeur de mon trésor; ma vie, mon existence, étaient là. Je suis né taquin , et à mesure que l'absence se prolongeait, ma colère ne faisait que croîlre et embellir ; mes regrets devinrent si vifs, que je résolus d'aller braver la police jusque dans son sanctuaire. Pourtant, comme j'ai toujours aimé à mettre les formes de mon côté, ayant entendu dire beaucoup de bien de M. Real , que mon affaire devait concerner, me disait-on, j'allais lui écrire pour lui demander audience, quand un beau jour je reçus un paquet cacheta et une lettre.

« Mon cher Monsieur Fieury,

«Il y a eu erreur : la justice du ministre veut qu'on ré- «pare promptement un malentendu. Voici vos précieux » documens. J'ai été chargé de les visiter, et vous les trouverez maintenant en ordre ; vous aviez arrangé tout cela «comme un joueur qui bat les cartes. Je vous ai rendu «deux services dont vous me saurez gré : le premier, d'à- «voir mis la lumière dans votre chaos ; et l'autre, d'avoir » ôté plusieurs détails sur l'Empereur, qui vous porteraient «tort si vous vouliez imprimer ; vous ne brillez pas trop « par le respect que vous devez à votre maître , entre nous. «Maintenant que cela est épuré, vous avez un livre que le «public aimera à lire , et que je serai un des premiers à «acheter.

«Votre dévoué ,

» Homme de lettres , Chevalier de » plusieurs Ordres, »

Je pensais que j'avais été dupe d'une mystification. Cependant mes papii rs avaient été en effet mis en ordre ; mes

(I) C'est-à-dire Méhée de Latouche,

notes se suivaient régulièrement; il y avait concordance dans les dates. Seulement, il existait des lacunes : plusieurs feuilles , où je parlais du premier consul , du consul à vie, de l'empereur, avaient été soustraites. Je fouillai dans ma mémoire , et j'eus bientôt reconstruit mon échafaudage. Il n'est rien comme le fruit défendu. Comment donc! j'étais auteur, auteur presque prohibé! Dès lors je regardai mon ouvrage d'un œil plus paternel ; je l'augmentai ; je le revis. Son enlèvement m'avait appris à l'aimer. Au retour je lui trouvai un air de livre tout-à-fait convenable ; je lui fis un peu de toilette , hélas ! à ma manière ; j'en appris quelques pages par cœur, que j'allai récitant, tâtant ainsi mon public pour un avenir littéraire qui ne se réalisera peut être jamais.

Et pourtant , si cela arrive , c'est à l'abdication de Ferdinand VU qu'on devra ces mémoires d'un comédien.

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