CHAPITRE XV
Toutefois, j'étais au comble de mes vœux ; je pouvais me nommer du beau nom d'acteur sociétaire ! rejeté dans le dernier rang il est vrai , comme quatrième amoureux, bien persuadé que les rôles les plus insignifians ou les plus insipides seraient mon lot; mais soumis à mon sort avec une résignation vraiment méritoire, pour peu qu'on se souvienne de mon caractère.
J'avais , et je crois que j'ai encore , la tête près du bonnet , comme on dit ; aussi ne me fut-il pas difficile de me tirer galamment du nouveau genre d'épreuve qu'on me préparait. Tout nouvel acteur reçu à ia Comédie-Française devait y faire son noviciat les armes à la main , comme les jeunes officiers quand ils entrent dans un régiment : on tâtait chaque apprenti pour savoir s'il était franc du collier. Ce fut mon camarade Dugazon qui se chargea de me tâter, je ne me lis pas prier. Nous nous battîmes à l'épéc à la suite d'une querelle légère ou plutôt d'une querelle d'allemand. Dugazon fut blessé à la cuisse. Je dirai en passant que je n'ai vu personne être aussi élégant sous les armes; c'était vraiment le plus joli jeu du monde ! J'eus regret à le brutaliser.
La nature avait tout fait pour ce taquin de Dugazon, figure vive et spirituelle , taille avantageuse et leste. Il ne pouvait marcher, parler, regarder, ou faire le moindre geste , sans imprimer à tout cela une verve qui , contenue à peine, était toujours au moment de s'échapper au dehors. Dans le monde, rien n'était aimable comme lui, quand il le voulait bien ; il contait et lisait à merveille, niais malheureusement ne voyant pas toujours bonne compagnie , son jeu théâtral s'en ressentait , et on pouvait lui reprocher, avec raison, de tomber dans la charge , et de se montrer plus farceur que comique.
Il entre de la vanité et de la reconnaissance dans l'intimité qui résulte d'un duel. Vainqueur ou vaincu , ça été une occasion de brûler le grain d'encens devant votre courage.— Diantre! dit l'un, il s'est mesuré avec moi, ce
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n'est pas un homme ordinaire. — Eh mate! pense l'autre, s'il est plus fort que moi , il me donne au moins honne opinion de moi-même. De toutes les façons de s'estimer , celle-ci n'est peut-être pas la meilleure, mais c'est celle qui marche le plus vite; aussi Dugazon et moi uous fûmes aussitôt clc véritables amis , et ce fut en boitant de sa blessure que le soir même il me présenta au foyer comme définitivement admis , l'usage voulant qu'après le diplôme de MM. les gentilshommes de la chambre, il y eût pour chaque nouveau sociétaire un coup d'épée donné ou reçu , par manière d'apostille.
Le foyer de la Comédie-Française réunissait alors l'élite de la société parisienne. Les grands seigneurs , les gens de lettres , les artistes célèbres , y vivaient à pot et à feu. Tous les soirs , entre la première et la seconde pièce, on était sûr de trouver nombreuse compagnie et compagnie choisie. Chacun y venait porter sa nouvelle ,son anecdote , son mot. Ceux qui ne savaient rien composaient , tous payaient leur écot; la fausse monnaie était reçue , pourvu qu'elle eût belle apparence. C'est là seulement que j'ai vu celte égalité parfaite entre les arts, la richesse et la grandeur, et je m'en suis bien trouvé ; c'est aux traits échappés dans ces brillantes conversations, aux discussions aimables qui s'y établissaient , au goût exquis qu'on savait y maintenir, que j'ai dû les élémens de mes succès futurs. On y entendait , à vrai dire, un persifflage perpétuel, mais un persifflage de bon goût, rejetant tout ce qui aurait blessé la politesse ou frisé le pédanlisme. Commérage instructif, littéraire, anecdotique , et avant tout amusant , rien ne s'y traitait qu'àjleur de peau , même les affaires les plus sérieuses. Point de réunion entre tous les extrêmes , sous cet arbre de Cracovie aux lumières , la France était pour ainsi dire représentée ; mais sans morgue , sans prétention : la France jolie et badine, et pourtant parlant aussi guerre, finances, parlcmens, Francklin et Amérique.
Quel bon temps ! il fallait entendre Beaumarchais , lin ?