CHAPITRE XV
la ville, les bourgeois et les gens de qualité partageaient celte ivresse d'indépendance, à commencer parles princes. Le comte d'Artois, à cette occasion , dit à M. de Noailles , proche parent du jeune triomphateur : « Nous représentons YHonnèur français ici , mais M. de Lafayetle Ta dignement représenté avant nous en Amérique. »
Je laisserai de côté un hommage plus maladroit offert aux mânes d'un grand homme. Après la rentrée de Pâques, des amis officieux de la mémoire de Voltaire, trouvèrent le secret de faire ce que n'avaient pu jusqu'alors ses ennemis les plus acharnés ; la tragédie $ Agatocle , œuvre de sa vieillesse, tomba dans les règles, ni plus ni moins qu'une tragédie de Laharpe.
Ce n'est pas sans intention que j'ai parlé de guerre d'Amérique, etc., etc.; et nous aussi, nous eûmes nos querelles, nos combats , nos déchiremens, la guerre entra dans ce foyer de paix , de contes joyeux et de rire ; une année de trouble se préparait : la discorde allait régner non-seulement dans nos réunions, dans ce même foyer, sur notre théâtre et dans nos coulisses, mais encore au parterre; non-seulement dans les murs, mais hors des murs.
La rivalité des deux actrices dans le genre tragique nous valut cela. Et qu'on remarque bien que sous le rapport des moyens et du talent scénique (je ne parlerai pas du génie), elles étaient en tout point inférieures aux deux grandes tragédiennes , qui, opposées Tune à l'autre également , les avaient précédées dans la carrière et dans le conflit de la rivalité théâtrale; la discorde aussi présida jadis à cette lutte d'émulation entre Mlle Clairon et MUe Dumesnil ; mais c'était pain bénit, si on la compare à la querelle survenue entre Mme Vestris et Mlle Sainval.
Quel schisme, grand Dieu! quelles divisions! quelle lutte ! et tout cela pendant plus d'une année. Pauvres auteurs! pauvre public! malheureuse Comédie-Française! il n'était permis à personne de rester spectateur indifférent;
ceux qui ne se prononçaient pas étaient honnis. Il fallait répondre catégoriquement à cette question : Êtes-vous Sainval? — Êtes-vous Vestris ?
Le fond de la querelle entre ces deux dominatrices de la scène , provenait de ce qne Mme Vestris jouant l'emploi des premières princesses , et Mlle Sainval ayant été reçue aussi pour remploi des reines , celle-ci réclamait à titre d'indemnité divers rôles de reines, de mères ou d'héroïnes délaissées que Mme Vestris avait accaparés. Les gentilshommes de la chambre prononcèrent en faveur de cette dernière , dont les charmes décidaient aisément la question , surtout aux yeux du maréchal duc de Duras, réputé avec raison le protecteur passionné de Mme Vestris. Tant qu'au théâtre , ducs gouverneront , et jolies femmes seront gouvernées, la protection ira à celles qui peuvent donner des honoraires à la justice, en monnaie que ducs estiment, ceci soit dit en passant et sans médisance aucune.
Cependant Mme Vestris, comme si un beau procédé l'eût inspirée , voulut avoir l'air de céder à sa rivale neuf rôles quelle ambitionnait, se réservant seulement de la doubler dans ces rôles , ce qui de sa part semblait montrer une noble et louable émulation. Mais ce n'était dans le fuit que le résultat d'une tactique insidieuse tendant à consacrer l'injuste suprématie qu'elle prétendait s'arroger. MIle Sainval en fut choquée et bien plus encore lorsqu'elle vit Mme Vestris , par un autre manège , faire un étalage de beaux sentiments dans le Journal de Paris , où l'on inséra une note à la louange de sa générosité ; belle générosité ! Mme Vestris gardait 118 rôles , et Sainval en pouvait compter 29. Mais l'irritation de l'opprimée et de ses amis fut au comble, lorsque voulant éclairer le public sur la note de Mme Vestris, les rédacteurs du Journal de Paris opposèrent la défense qu'ils avaient reçue d'admettre aucune lettre en réponse. Mme Vestris se retranchait évidemment dans un abus de pouvoir , pour surprendre l'opinion.