‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 96 sur 275 · DORAT · texte numérisé non relu

DORAT

A quelle occasion je fais sa connaissance. — MlIe Fanier. — Dorât est notre homme. — Son dada. — Sollicitation de Mlle Fanier. — Dorât veut porter un grand coup. — Roseide. — Pjerre-le- Grand. — Comité des succès. — Gravures, vignettes, culs-de« lampe. — Anecdote.

Un peu avant les troubles de cette mémorable année théâtrale , je fis la connaissance personnelle de M. Dorai ; je dirai d'autant plus volontiers à quel propos, que ce sera expliquer ainsi la note favorable mise sur mon compte dans le supplément à la Gazette de France,

Mole continuait à me montrer de la froideur et même de la malveillance; il paraissait disposé à saisir toutes les occasions de me nuire, et j'attendais, moi , le moment de lui prouver que je n'étais pas disposé à le souffrir.

Peut-être n'ai-je pas dit qu'alors la Comédie-Française était encore dans l'usage de ne point mettre sur l'affiche le nom des acteurs qui devaient jouer dans la représentation

annoncée; de sorte que le public qui s'attendait à voir l'acteur aimé , ne trouvant le plus souvent que son double, murmurait ou même faisait mieux (c'est pis que je devrais dire). Nous appelions la première manifestation être hué; et la seconde... on le devine.

Un jour , on afficha la tragédie de Zaïre. Mole devait jouer Nérestan; à trois heures il fait dire qu'il est indisposé. On vient tout de suite m'averlir qne je dois remplacer mon chef d'emploi : je réponds que je suis tout prêt. En effet, j'entre en scène, et le public, qui s'attendait à voir l'acteur chéri , fait éclater son mécontentement. Je n'en continue pas moins mon rôle , quoique dévoré de chagrin. En rentrant dans les coulisses, la première personne que je vois, c'est Mole, qui semblait n'y être venu que pour jouir de mon embarras; je ne lui donne pas le plaisir qu'il se promettait*; je me promène de long en large, ayant l'air tellement occupé de mon rôle que je ne vois personne autour de moi. Le second acte commence. J'entre à ma réplique; Mole tend la tête pour voir l'accueil qu'on fait à son double, et moi, je salue le public et je dis : «Messieurs , j'ai dû remplir mon devoir en jouant le rôle de Nérestan; mais M. Mole est en ce moment au théâtre, et j'ai l'honneur de vous annoncer qu'il jouit de la santé la plus parfaite.» — Messieurs le voilà! s'écrie une voix qui part de l'avant-scène des secondes, puis, un homme se lève désignant Mole; celui-ci stupéfait , étourdi de ma harangue et de l'action de l'interlocuteur du dehors, était cloué là , comme pour justifier mon dire. Le public applaudit, et mon défenseur plus que les autres : Nérestan alla bien , et Mole n'eut plus envie de me jouer de ces tours.

Mon généreux spectateur était Dorât, on juge si ce fut avec empressement que j'acceptai une amitié qui venait à moi d'une façon si franche et si cordiale.

Dorât avait été longtemps l'homme le plus couru de toutes les femmes du jour; poète officiel des beautés à la mode, il allait éparpillant sur elles, madrigaux galons,

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