CHAPITRE ONZIÈME
chant la vie. Cela est fâcheux pour eux ; mais si tout s'arrangeait commodément pour quelques hommes dévorés de haine , le monde leur appartiendrait sans retour, et ceux qui n'ont jamais voulu y faire que du bien se presseraient trop de le quitter.
La commission des douze , qui n'avait pas voulu requérir immédiatement elle-même la force armée des sections de la Butte-des-Moulins, de Lepelletier et du Mail, en avait ordonné la réquisition au maire. C'était avertir la Commune d'appeler aussi ses forces , de donner le signal aux sections qui lui étaient le plus dévouées. Dès cette nuit même des pétitionnaires de plusieurs sections se réunissent à la barre de la Convention pour demander, comme on commande, la liberté des patriotes détenus et la suppression des douze. Si la Convention nationale n'avait pas été divisée en deux partis presque égaux en nombre, un pareil ton eût été réprimé à l'instant comme un attentat à la majesté de la représentation nationale ; mais le côté gauche vit sa force dans ce ton, et n'y vit pas l'injure faite à tous; et le président, qui n'étaitplusFonfrède, mais Hérault de Séchelles, répondit à l'outrage fait à la nation par cet ou-
trage fait à la raison humaine : La force dupeuple et la raison, c'est la même chose. La vie et surtout la mort d'Hérault de Séchelles réveillent des souvenirs plus honorables pour son nom, et qu'il me sera plus doux de réveiller un jour ; mais quand un trait de sa vie politique l'accuse , je ne puis non plus que l'accuser. La suppression de la commission des douze fut mise aux voix sans qu'on lui eût permis de se faire entendre , et le décret de sa suppression fut prononcé par le président, sans qu'il fût prouvé du tout que le décret eut été rendu. Dans les paroles, tout était violation de la raison; dans les actes, tout était violation des lois et des formes , sans lesquelles les lois n'existent pas.
Cependant du choc confus de toutes les passions peut sortir quelquefois une cause et un moment de repos, comme des chances d'une loterie désastreuse peut sortir un lot qui répare quelques-uns des maux que fait la loterie. La suppression des douze, souillée de tant d'irrégularités, quand la nouvelle s'en répandit dans Paris, produisit un instant de bons effets. Les membres de la Montagne, qui cessèrent d'avoir des craintes, cessèrent aussi d'en donner.
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A la Commune et dans les sections les plus turbulentes on entendit parler de paix et de repos. Le maire, dont la physionomie n'est pas très-mobile, ne s'empreint pas beaucoup des affections de son âme, respirait un contentement doux, comme un homme qui sort de crainte pour la chose publique et pour luimême.
Il paraîtra étrange de le dire, mais il est trèsvrai pourtant que les agitateurs , que ces hommes si dangereux auxquels les doii%e avaient voulu se rendre redoutables, furent les seuls qui se montrèrent affligés de sa suppression. Elle leur enlevait tous ces mots d'oppression, de tyramiie, de adroits violés, tous ces ferments populaires avec lesquels il est aisé de soulever les flots mobiles d'une démocratie qui n'a point de gouvernement encore.
Si j'avais pu croire à la solidité d'un bien opéré par la subversion de tous les principes, j'aurais conçu aussi l'espérance du retour de la paix publique. Malheureusement les députés du côté droit voyaient très-peu ce qui se passait dans Paris, et sentaient très-vivement ce qui se passait à la Convention. Ils ne s'occupèrent donc toute la nuit que du projet de faire rap-
porter le lendemain des décrets rendus avec tant d'irrégularité, ou qui même , peut-être, n'avaient pas été rendus. Il y avait du danger dans ce projet; le danger le fit embrasser avec enthousiasme ; on prononça des discours qui eurent de l'énergie et de la grandeur ; du haut de la tribune, on vit l'Histoire qui prenait des notes pour les siècles. La sagesse qui proposait à demi-voix un autre avis ne parut qu'une pusillanimité qui avait honte d'elle-même : le décret de suppression des douze fut rapporté.
Condorcet ne se leva point pour le rapport du décret.
On crut avoir obtenu un triomphe, et on venait, pour ainsi dire, de décréter le 31 mai et le 2 juin.
A peine le rapport du décret est connu dans Paris, les agitations qui avaient été un instant assoupies se réveillent plus menaçantes. Les tribunes les plus turbulentes des sections sont occupées par ces hommes dont la voix contagieuse produit un orage avec quelques paroles. Dans les groupes où deux ou trois hommes artificieux sèment habilement des terreurs, et où deux ou trois cents hommes crédules ou emportés les recueillent, les répandent et les multi-