‹ Memoires de Garibaldi (volume 2)Chapitre 11 sur 23 · SUITE DE LA CAMPAGNE DE LOMBARDIE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA CAMPAGNE DE LOMBARDIE

Garibaldi marchait, comme je l'ai dit, sur Luino; mais, avant d'y arriver, il reçut la nouvelle que Luino était déjà occupé par les Autrichiens, en même temps que la colonne d'Aspre, après sa grande victoire sur nous, s'emparait d'Arcisate.

La retraite de Garibaldi sur la Suisse devenait dès lors très-difficile. Il se décida donc à marcher droit à Morazzone, position très-forte et, par conséquent, très-avantageuse.

D'ailleurs, le bruit du canon qu'il avait entendu lui avait fait venir l'eau à la bouche.

A peine y fut-il campé, qu'il se vit complètement entouré par cinq mille Autrichiens.

Il avait cinq cents hommes avec lui.

Pendant toute une journée, avec ses cinq cents hommes, il soutint l'attaque des cinq mille Autrichiens. La nuitvenue, il forma ses hommes en colonnes serrées, et s'élança sur l'ennemi à la baïonnette,

Favorisé par l'obscurité, il fit une sanglante trouée, et se retrouva en rase campagne.

A une lieue de Morazzone, il licencia ses hommes, leur donna rendez-vous à Lugano, et, à pied, avec un guide déguisé en paysan, il partit pour la Suisse.

Un matin, j'appris à Lugano que Garibaldi, que l'on disait tué, ou tout au moins pris à Morazzone, était arrivé dans un village voisin.

Alors les paroles prophétiques d'Anzani me revinrent à la mémoire.

Je courus à Garibaldi; je le trouvai dans son lit, brisé, moulu, parlant à peine. Il venait de faire une marche de seize heures, et n'avait échappé aux Autrichiens que par miracle.

Sa première question en me voyant fut :

— As-tu ta compagnie prête?

— Oui, lui répondis-je.

— Eh bien, laisse-moi dormir cette nuit; demain, nous rallierons nos hommes et nous recommencerons.

Je ne pus m'empêcher de rire ; il était évident que, le lendemain, il serait courbaturé à ne pas remuer une jambe.

Le lendemain, à mon grand étonnement, Garibaldi était sur pied; l'âme et le corps sont de pair chez cet homme, tous deux sont de bronze, n, 6.

Mais il n'y avait plus rien à faire; la campagne de Garibaldi en Lombardie était finie.

Alors Garibaldi rentra en Piémont, et revint à Gênes.

Là, il reçut les propositions que lui apportait une députation sicilienne.

Ces propositions étaient de s'embarquer pour la Sicile et d'y soutenir la cause de la Révolution.

Il les accepta d'abord et se rendit avec trois cents hommes à Livourne; mais, là, apprenant ce qui se passait à Rome, il abandonna l'idée de son expédition de Sicile, et partit pour Rome.

C'est là que nous le retrouverons bientôt.

Quant à moi, resté à Lugano avec ma compagnie, qui, ayant rallié quelques déserteurs, se trouvait être de quatre-vingts hommes, il me fut permis de me tenir avec eux dans un dépôt.

Nos armes étaient toujours cachées et à portée de notre main.

Pendant ce moment de repos, nous organisâmes, pour ne pas perdre notre temps, une insurrection en Lombardie.

Le gouvernement suisse en fut prévenu, et fit occuper le canton duTessin par les contingents fédéraux.

On résolut alors de m'interner.

Je fus, avec deux cents hommes, la plupart ayant

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servi sous Garibaldi, les autres ayant servi avec moi, envoyé à Bellinzona, où l'on nous garda dans une caserne, comme dangereux et pouvant violer la frontière.

Le projet ne continua pas moins de marcher.

Les généraux A scioni et d'Apice devaient partir de Lugano, et se diriger surComo par la vallée d'Intelvi.

Quant à moi, je devais partir de Bellinzona, traverser le passage du Jorio, un des plus élevés et des plus difficiles de la frontière, descendre sur le lac de Como et appeler les habitants aux armes. Après quoi, avec ma troupe, je me réunirais aux deux généraux.

Comme nous étions gardés à vue, la chose était assez difficile à exécuter.

Sur une hauteur dominant Bellinzona sont les ruines d'un vieux château ayant, autrefois, appartenu auxVisconti.

C'est là que j'avais fait déposer nos armes et les munitions que j'avais pu me procurer depuis.

J'avais en tout deux cent cinquante hommes. Je les divisai en huit ou dix bandes qui devaient, par plusieurs routes, et en évitant la surveillance des troupes, se réunir au château.

Contre toute attente, la chose réussit complètement.

Chacun se trouva au rendez-vous sans avoir rencontré aucun empêchement; j'armai tout mon monde et me trouvai prêt à partir pour la montagne, c'est-à-dire à traverser la frontière.

Tout à coup, j'entendis battre la générale; les troupes se disposaient à marcher à ma poursuite.

Mais alors les habitants, qui m'avaient pris en grande amitié, se soulevèrent en ma faveur et menacèrent , si le tambour ne se taisait pas, de sonner le tocsin et de faire des barricades.

Délivré de ce souci, je donnai à mes hommes l'ordre de se mettre en marche; nous étions à la fin d'octobre, la bise soufflait et nous promettait une nuit de tempête.

Nous marchâmes toute la nuit contre le vent, le visage fouetté par la neige. Le jour vint, et nous marchâmes tout le jour; il fallait traverser la cime couverte de neige du Jorio ; l'hiver avait rendu les passages impraticables ; nous les franchîmes cependant, avec la neige presque toujours jusqu'au-dessus des genoux, souvent jusqu'aux aisselles.

Après des peines infinies, nous arrivâmes enfin au sommet; mais, là, un ennemi plus terrible que tous ceux que nous avions vaincus jusqu'alors nous attendait : la tourmente.

En un instant, nous fûmes complètement aveu-

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glés et nous ne vîmes plus à dix pas autour de nous.

Je dis alors à mes hommes de se serrer les uns contre les autres, de marcher sur une seule file et de me suivre en avançant le plus vite possible. Trois restent en arrière, tombent pour ne plus se relever, sont ensevelis sous la neige et dorment, ou veillent peut-être, au sommet du Jorio.

Je marchais le premier, sans suivre aucune route tracée, sans savoir où j'allais, me fiant à notre bonne forturue, quand tout à coup je m'arrête; le rocher manquait sous mes pieds; un pas de plus, je tombais dans le précipice !

Je fis faire halte, ordonnant que chacun restât à sa place jusqu'au jour.

Seul alors, avec un guide, je cherchai un chemin toute la nuit; à chaque instant, la terre, ou plutôt la neige, manquait sous nous, ou bien le pied nous glissait. C'est par miracle que ni l'un ni l'autre de nous deux ne fut enseveli — ou tué dans sa chute.

Enfin, au point du jour, nous arrivâmes près de quelques cabanes abandonnées. Cependant, comme elles offraient un abri, je voulus retourner vers mes hommes.

Mais alors les forces me manquèren:, et je tombai brisé par la fatigue et roidi par le froid.

Mon guide me porta dans une des cabanes, parvint à allumer du feu et me fit revenir à moi.

Pendant ce temps, le bonheur voulut que mes hommes suivissent le même chemin que j'avais suivi, de sorte que, deux heures après, ils m'avaient rejoint.

Nous nous remîmes en route et descendîmes à Gravedona, sur le lac de Como.

Arrivé là, je me mis, après une halte d'une demijournée, en marche pour rejoindre les deux généraux avec lesquels j'avais rendez-vous, et qui, pendant mon passage, avaient dû faire un soulèvement.

Mais les deux généraux, au lieu de battre les Autrichiens, avaient été battus, et j'allai donner de la tête contre la division Wohlgemuth, qui occupait déjà le val d'Intelvi, et contre des bateaux à vapeur pleins d'Autrichiens.

Alors, je pris un chemin de traverse, j'entrai dans le val Menaggio et j'occupai, à son extrémité, Portezzo, sur le lac de Lugano, me réservant, pour ma retraite, le val Cavarnia, qui aboutissait à la frontière suisse.

La position était magnifique; j'étais en communication avec Lugano, d'où je pouvais recevoir des hommes et des munitions; mais personne ne vint me rejoindre, et j'y restai huit jours inutilement.

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Au bout de ce temps, les Autrichiens concentrèrent leurs forces et marchèrent sur Portezzo . Je me retirai dans le val Cavarnia, et fis halte dans la montagne de San-Lucio, qui sépare la Lombardie de la Suisse. Je comptais, si l'on m'attaquait, en faire autant qu'à San-MafTeo.

Mais il n'y eut que quelques coups de fusil échangés.

Deux de mes hommes moururent de leurs blessures.

Il n'y avait rien à faire ; tous les passages étaient couverts de neige ; l'hiver devenait de plus en plus rigoureux; je rentrai en Suisse; je cachai mes fusils, et me cachai ensuite moi-même.

Par malheur, j'étais plus difficile à cacher qu'un fusil, et, comme j'étais fort compromis, il s'agissait pour moi, non plus d'un simple internement, mais de la prison ; trop heureux si, une fois arrêté, les autorités suisses ne me livraient pas aux Autrichiens.

Je résolus donc de faire tout ce que je pourrais pour rentrer en Piémont.

On me prêta une voiture pour sortir de Lugano, Une fois sorti, j'eusse gagné Magadino; de Magadino, je passais à Gênes, et, de Gênes, Dieu sait où.

Je traversais donc Lugano en voiture, lorsqu'un^ chariot chargé de bois, qui obstruait la rue, m'arrêta. Il fallait attendre qu'il fût déchargé. J'attendis en rongeant mon frein ; mais, en ce moment, le commandant du bataillon fédéral passa. Il me reconnut, appela la garde, et me fit arrêter.

On me conduisit en prison; c'était le moins que je devais attendre.

Cependant il m'arriva mieux encore. Comme les principaux habitants de Lugano étaient tous mes amis, ils obtinrent que, au lieu de rester en prison, je serais conduit aux frontières sardes.

Je ne fis que traverser le Piémont. La Toscane était en république; je m'embarquai à Gênes, et je partis pour Florence. A Livourne, une dépêche télégraphique nous apprit que le grand-duc, trompant Montanelli par une maladie, venait de s'enfuir de Sienne et s'était réfugié à Porto-Ferrajo.

Aussitôt Guerazzi ordonna à la garde nationale de Livourne de s'embarquer, de poursuivre le duc et de l'arrêter.

Comme il signait cet ordre, on lui dit que j'étais arrivé à Livourne.

— Offrez-lui le commandement de l'expédition dit Guerazzi, et tâchez qu'il accepte.

Comme on le comprend bien, il ne fallut pas me

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prier fort ni longtemps; je me mis immédiatement aux ordres du gouvernement provisoire.

Nous nous embarquâmes à bord du Giglio et fîmes voile pour l'île d'Elbe.

A peine étions-nous en mer, qu'on signala une frégate à vapeur. Était-elle française, anglaise, autrichienne? Nous n'en savions rien; mais la prudence défendait d'en approcher de trop près.

Je fis donc faire un détour au Giglio, et, au lieu d'aborder directement à Livourne, j'abordai à Golfodi-Campo; je traversai l'île d'une traite, et j'arrivai à Porto-Ferrajo.

On n'avait pas vu le grand-duc.

L'expédition était finie.

Alors je revins à Florence, etj'y réorganisai librement les débris de ma colonne, que je renforçai de nouveaux volontaires; car tout ce qui était réfugié à Florence voulait venir avec moi.

Pendant mon séjour à Florence, deux essais de réaction furent tentés, et je les comprimai.

Un matin, le bruit se répandit que les Autrichiens entraient par la frontière de Modène; j'y courus avec mes hommes.

Il n'y avait rien.

Une troisième tentative de réaction réussit; le gouvernement du grand-duc fut rétabli, et, moi qui

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avais été chargé de l'arrêter, je fus naturellement contraint de partir.

Outre ma légion, il y avait à Florence une légion polonaise parfaitement organisée; je lui fis appel, elle me suivit.

Je traversai les Apennins, et descendis à Bologne.

J'y fus assez mal reçu par le gouvernement républicain, qui me traita de déserteur.

Le général Mezzacapo formait, à Bologne, unt division destinée à marcher au secours de Rome. Il nous passe en revue, reconnaît que nous ne sommes pas des déserteurs, et fait de nous son avant-garde.

Nous suivions la route de Foligno, de Narni et de Civita-Castellana. Arrivés là, nous appuyâmes sur la Sabine pour éviter les Français.

Nous entrâmes h Rome parla porto San-Giovanni.

Disons où en était Rome.

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