‹ Memoires de Garibaldi (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · INTERVENTION ANGLO-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

INTERVENTION ANGLO-FRANÇAISE

Cependant les affaires allaient au plus mal pour Montevideo, lorsque l'intervention anglo-française vint faire cesser le blocus; les deux puissances alliées s'emparèrent de la flotte ennemie, et se la partagèrent.

Alors on résolut une expédition sur l'Uruguay.

Le but de cette expédition était de s'em.parer de nie de Martin-Garcia, de la ville de Colonia et de quelques autres points , et principalement du Salto, par lequel on pouvait ouvrir des communications avec le Brésil, en même temps que l'on y formerait un noyau d'armée de campagne destinée à remplacer celle qui était détruite.

J'embarquai deux cents volontaires sur ma flot^ tille, et je me dirigeai sur le fort de- Martin-Garcia. Nous le trouvâmes abandonné par l'ennemi , et nous l'occupâmes.

La ville de Colonia était abandonnée de même,

lorsque se présentèrent devant elle l'escadre anglofrançaise et notre petite flottille.

La légion italienne descendit, combattit et repoussa le général Montero, qui se trouvait, avec des forces supérieures, de l'autre côté de la ville.

Les escadres, pendant ce temps, je ne saurais dire dans quel but, ouvrirent un feu très-vif contre la ville abandonnée ; elles mirent leurs troupes à terre et ces troupes formèrent notre réserve pour l'attaque contre le général Montero.

Vers les deux heures de l'après-midi, nous fîmes notre entrée dans la ville.

La légion italienne fut casernée dans une église; je donnai les ordres les plus sévères pour qu'on respectât les moindres choses appartenant aux habitants ennemis, forcés d'abandonner leurs maisons.

Inutile de dire que les légionnaires obéirent religieusement à mes ordres.

La ville fut gardée et fortifiée par les nôtres, qui y laissèrent garnison. Les flottilles anglaise et française entrèrent dans le Parana et détruisirent, dans un combat qui dura trois jours, les batteries com mandant le cours du fleuve.

La résistance de l'ennemi fut héroïque.

Je continuai alors, avec ma petite flottille, com-

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posée d'un brick, d'une goélette et de plusieurs petits bâtiments, à remonter le fleuve.

Pendant tout le temps que nous avions marché de conserve, l'amiral français et le commodore anglais m'avaient témoigné la plus vive sympathie, sympathie dont l'amiral Laine particulièrement mô continua les preuves.

Bien souvent l'un et l'autre vinrent s'asseoir à notre bivac et goûter de la chair boucanée qui faisait notre seule nourriture.

Anzani, qui nous accompagnait dans notre expédition, partageait cette honorable sympathie. C'était un de ces hommes qu'on n'avait besoin que de voir pour l'aimer et l'estimer.

Tandis que notre flotte remontait l'Uruguay, nous vîmes se réunir à nous quelques hommes de cavalerie commandés par le capitaine de la Gruz, véritable héros, c'est-à-dire homm^e du plus beau caractère et du plus grand courage.

Ces quelques hommes suivirent la flottille en côtoyant l'Uruguay, et nous servirent énormément, d'abord comme explorateurs, et ensuite comme fournisseurs de vivres.

Ils occupèrent différents pays, las Vacas, Mercedes, etc.

L'ennemi, partout oiion le rencontrait, était battu.

Paysanda, forteresse de la plage de l'Uruguay, essaya de nous écraser sous son artillerie ; mais, en somme, elle ne nous fit pas grand mal.

Au-dessus de Paysanda, nous prîmes position dans une estancia appelée l'Hervidero, où nous restâmes plusieurs jours.

Le général Lavalleja tenta sur nous une attaque de nuit avec infanterie, cavalerie et artillerie; mais il fut repoussé avec des pertes considérables par nos invincibles légionnaires.

De l'Hervidero, j'écrivis au gouvernement par l'intermédiaire du capitaine Montaldi, qui retournait à Montevideo sur une goélette de commerce; la goélette fut attaquée en passant devant Paysanda, enveloppée par les embarcations ennemies, et prise après une vigoureuse résistance du capitaine Montaldi, qui, abandonné seul sur le pont, fut fait prisonnier.

Une foule de barques, naviguant sous bannière ennemie, tombaient chaque jour en notre pouvoir. Je laissais la plus grande partie de ceux qui les montaient libres de retourner vers les leurs.

Gualeguaychu, ville située sur la rive droite de l'Uruguay et sur le Gualeguay, dans l'Entre-Rios, tomba par surprise entre nos mains.

Ce fut là que je repris ce même don Leonardo

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Millan qui, autrefois, me tenant prisonnier, m'avait fait donner l'estrapade.

Il va sans dire que je lui rendis la liberté sans lui faire aucun mal, lui laissant, pour toute punition, la peur qu'il avait eue en me reconnaissant.

Gualeguaychu fut abandonnée : ce n'était pas une position tenable; mais elle paya une bonne contribution en argent, en habits, en armes.

Enfin, après une foule de combats et d'aventures, nous arrivâmes, avec l'escadre, au lieu dit le Sallo, parce que l'Uruguay forme en ce lieu une cataracte, et n'est plus navigable au-dessus de cette cataracte que pour les petites barques.

Le général Lavalleja, qui occupait le pays, l'abandonna dès notre arrivée, forçant tous les habitants à le suivre.

Le pays, au reste, était parfaitement approprié au but de l'expédition, ne se trouvant pas trop loin de la frontière.

Je résolus de nous y établir.

Ma première opération fut, en conséquence, de marcher contre Lavalleja, campé sur le Zapevi, affluent de l'Uruguay.

Je mis en route, pendant la nuit, notre infanterie et les quelques hommes de cavalerie commandés par de la Gruz.

Au point du jour, nous étions près du camp, que nous trouvâmes défendu, d'un côté, par les chariots, de l'autre, par l'Uruguay, et adossé au Zapevi.

Je formai mes hommes en deux petites colonnes, et, avec ma cavalerie sur mes ailes, je marchai à la charge.

Après un combat de quelques minutes, nouî étions maîtres du camp; l'ennemi était en pleine uite et passait le Zapevi.

Le résultat de cette opération fut d'abord le retour au Salto de toutes les familles qui avaient été entraînées violemment hors de chez elles.

Nous fîmes à peu près cent prisonniers à l'ennemi, et lui prîmes beaucoup de chevaux, de bœufs, de munitions et une pièce d'artillerie, la même qui avait tiré sur nous à l'attaque de l'Hervidero ; elle était de fonderie italienne et portait sur le bronze

nom de son fondeur, Gosimo Gcnni, et la date

Cette expédition tit le plus grand honneur à la légion et eut de grandes conséquences. Environ trois n'iille habitants rentrèrent dans leurs foyers.

Dirigés par Anzani, mes légionnaires s'occupèreni aussitôt d'élever une batterie sur la place de la ville, position qui dominait les alentours.

J'envoyai des courriers au Brésil pour me mettre en communication avec les réfugiés, et, grâce à eux, commença la réorganisation d'une armée de campagne.

En peu de temps, la batterie fut construite et armée de deux canons; si bien que, le soir du 5 décembre 1843, elle se trouva prête à répondre aux attaques du général Urquiza, qui se présenta, dans la matinée du 6, avec trois mille cinq cents hommes de cavalerie, huit cents d'infanterie, et une batterie de campagne.

Mes dispositions furent celles que l'on prend quand on veut centupler les forces matérielles par l'influence morale.

J'ordonnai à l'escadre de se retirer et de ne pas laisser une seule barque à notre portée. Jerépan<:is mes hommes dans les ruelles, les leur faisant barricader et ne laissant ouvertes que les principales rues. Je publiai un ordre du jour énergique, et j'attendis Urquiza, qui, confiant dans sa force, avait déclaré à ses soldats que les hommes qu'ils avaient en face d'eux avaient des cœurs de poule.

Vers les neuf heures du matin, il nous attaqua sur tous les points ; nous lui répondîmes par des feux de tirailleurs sortant de toutes les ruelles et par le feu de nos deux pièces de canon,

Le moment venu, et lorsque je le vis étonné de notre résistance, je le fis charger par deux compagnies de réserve, et il se retira honteusement, laissant bon nombre de morts et de blessés dans les maisons dont il avait commencé de s'emparer, et ne gagnant rien à son attaque que de nous emporter quelques bestiaux, et cela encore par la faute du piquet d'une embarcation de guerre anglaise qui, unie à un bâtiment français, nous avait suivis jusqu'au Salto.

Ces deux embarcations avaient offert de nous aider à défendre le pays; le piquet anglais changea en fort une maison qui défendait le Corral, où étaient enfermées environ six cents hôtes. L'ennemi envoj^i un détachement de son infanterie sur ce point; les soldats anglais furent pris d'une terreur panique, de sorte que, les uns s'enfuyant par les fenêtres, les autres par la porte, ils laissèrent toute facilité aux soldats d'Urquiza d'emmener les animaux.

Pendant vingt-trois jours, l'ennemi renouvela ses attaques sans obtenir aucun résultat.

La nuit venue , c'était notre tour ; nous ne lui laissions pas un moment de repos. Nous manquions de viande; mais nous mangeâmes nos chevaux. Enfin, convaincu de l'inutilité de ses efforts, Urquiza prit le parti de se retirer, avouant qu'il avait, dans

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ses diverses attaques conlre nous , perdu plus de monde qu'à la bataille d'India-Muerte.

L'ennemi, en se retirant, essaya de s'emparer de mes embarcalions pour passer l'Uruguay; mais, grâce à ma surveillance, son projet ayant échoué, il fut obligé de traverser le fleuve douze lieues au-dessous; après quoi, il revint camper dans les champs de Camardia, en face du Salto.

Pendant qu'Urquiza tenait ce campement, je fis, en plein jour, passer le fleuve à quelques hommes de cavalerie, protégés par nos embarcations et par notre infanterie.

Cette petite troupe attaqua les hommes qui gardaient un immense troupeau de chevaux paissant dans les pampas, et, chassant une centaine de chevaux devant elle pour remplacer ceux que nous avions mangés , leur fit passer le fleuve et me les amena avant que l'ennemi fût revenu de sa surprise et tentât même de rien empêcher.

AFFAITiE DU SALTO SAN-ANTOÎIIO

Cependant le colonel Baez , venant du Brésil , s'était réuni à nous, avec deux cents honriraes environ de cavalerie.

Le général Médina rassemblait des forces, et nous l'attendions de jour en jour. En effet , le 7 février 1846, je reçus un message de lui qui m'avisait que, le jour suivant, il se trouverait sur les hauteurs du Zapevi avec cinq cents cavaliers.

11 demandait des nouvelles de l'ennem-i, et un secours, en cas d'attaque.

Son messager remporta l'avis que, le 8, je serais, avec des forces suffisantes pour protéger son entrée dans le pays, sur les hauteurs du Zapevi.

En conséquence, vers neuf heures, je partis avec cent cinquante hommes de la légion çt deux cents cavaliers, côtoyant l'Uruguay.

Nous nous portions à Las Laperas, à trois lieues

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à peu près du Salto, flanqués par quatre cents ennemis appartenant au corps du général Servando Gomez, seules forces qui, pour le moment, se trouvassent en observation au Salto.

Notre infanterie prit position sous un sapère, — un zapère est un toit de paille soutenu par quatre poteaux, — lequel ne nous offrait d'autre avantage que de nous garantir des rayons dévorants du soleil.

La cavalerie , commandée par le colonel Baez et le major Caraballo, s'étendait jusqu'au Zapevi.

Anzani était resté à la défense du Salto, souffrant qu'il était d'une jambe, et, avec lui, malades commue lui, étaient restés trente ou quarante soldats.

En outre, une dizaine d'hommes étaient de garde à la batterie.

Il était environ onze heures du matin; je vis s'avancer, des plaines du Zapevi vers les hauteurs où je me trouvais, un nombre considérable d'ennemis à cheval ; presque en même temps, je m'aperçus que chaque cavalier porUiit un fantassin en croupe. Et , en effet , à peu de distance des hauteurs où je me trouvais, les cavaliers se dédoublèrent et mirent à terre leurs fantassins, qui aussitôt s'ordonnèrent pour marcher sur nous.

Notre cavalerie ouvrit le feu contre l'ennemi ;

mais , supérieur en nombre comme il était , il la chargea et la mit promptement en fuite.

Elle se dirigea, tout en fuyant, vers notre zapère, auquel arrivaient déjà les balles ennemies.

Alors, comprenant que la vraie résistance était avec mes braves légionnaires, et qu'où ils seraient serait le combat, je m'élançai dans leur direction; mais, comme j'arrivais aux premiers rangs , au milieu du feu ennemi, je sentis tout à coup mon cheval qui manquait sous moi et qui, en tombant, m'entraînait dans sa chute.

Ma première idée fut qu'en me voyant tomber, mes hommes allaient me croire mort et que cette croyance pouvait mettre le trouble parmi eux. En tombant, j'eus donc la présence d'esprit de prendre un pistolet dans mes fontes, et, me relevant aussitôt, de le tirer en l'air pour que l'on vît bien que j'étais sain et sauf.

On eut, en effet, à peine le temps de me voir à terre, que j'étais déjà relevé et au milieu des miens.

Cependant l'ennemi s'avançait toujours, fort de douze cents hommes de cavalerie et de trois cents d'infanterie.

Abandonnés par notre cavalerie, nous étions restés cent quatre-vingt-dix hommes en tout. Je n'avais

pas le temps de faire un long discours; d'ailleurs, ce n'est point ma manière. J'élevai la voix et ne dis que ces mots :

— Les ennemis sont nombreux, nous sommes en petit nombre; tant mieux! moins nous sommes, plus le combat sera glorieux. Du calme! Ne faisons feu qu'à bout portant, et chargeons à la baïonnette.

Ces paroles étaient dites à des hommes sur lesquels chaque mot faisait l'effet d'une étincelle électrique.

D'ailleurs, toute autre détermination eût été funeste. A un mille environ, sur notre droite, nous avions l'Uruguay avec quelques massifs de bois; mais une retraite, dans un pareil moment, eût été le signal de notre perte à tous; je l'avais compris, aussi je n'y songeai même pas.

Arrivée à soixante pas de nous, à peu près, la colonne ennemie fit une décharge qui nous causa un grand dommage; mais les nôtres lui répondirent par une fusillade bien autrement meurtrière, d'autant plus que nos fusils étaient chargés, non-seulement à balles, mais encore à chevrotines.

Le commandant de l'infanterie tomba frappé à mort ; les files se disjoignirent, et, à la tête de mes

braves, un fusil à la main, je les entraînai dans une charge à fond.

Il était temps : la cavalerie était déjà sur nos flancs et sur nos épaules.

La mêlée fut terrible.

Quelques hommes de l'infanterie ennemie durent leur salut à une fuite rapide. Gela me donna le temps de faire face à la cavalerie.

Nos hommes pivotèrent comme si chacun avait reçu l'ordre d'exécuter cette manœuvre.

Tous combattirent, officiers et soldats, comme des géants.

Une vingtaine de cavaliers, alors, conduits par un brave officier nommé Vega, ayant honte de la fuite de Baez et de ses hommes, qui nous laissaient seuls, tournèrent bride, aimant mieux venir partager notre sort que de continuer leur honteuse retraite.

Nous les vîmes tout à coup repasser au milieu de Tennemi et se placer à nos côtés.

Il y avait, je vous en réponds, du courage à faire ce qu'ils faisaient.

Au reste, la charge qu'ils accomplirent en nous rejoignant nous servit beaucoup dans ce moment critique : elle sépara et culbuta l'ennemi, dont une partie s'était mise à la poursuite des fuyards.

Aussi, à notre seconde décharge, la cavalerie,

voyant son infanterie détruite et vingt-cinq ou trente hommes des siens tomber sous notre feu, la cavalerie, dis-je, fit un pas de retraite et mit à terre six cents hommes environ qui, s'armant de carabines, nous enveloppèrent de tous côtés.

Nous avions tout autour de nous un espace de terrain couvert de cadavres de chevaux et d'hommes, tant des ennemis que des nôtres.

Je pourrais raconter d'innombrables actes de bravoure particuliers.

Tous combattirent comme nos anciens preux du Tasse et de l'Arioste; beaucoup étaient couverts de blessures de toutes sortes, balles, tranchants de sabre, pointes de lance.

Un jeune trompette de quinze ans, que nous appelions le Rouge, et qui nous animait durant le combat avec son clairon, fut frappé d'un coup de lance. Jeter sa trompette, prendre son couteau, s'élancer sur le cavalier qui l'avait frappé, fut l'aflaire d'un instant.

. Seulement, en frappant, il expira.

Après le combat, les deux cadavres furent retrouvés cramponnés l'un à l'autre. Le jeune homme était couvert de blessures ; le cavalier portait à la cuisse la marque profonde d'une morsure que lui avait faite son ennemi.

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