‹ Memoires de GaribaldiChapitre 1 sur 43 · UN MOT AU LECTEUR · texte numérisé non relu

UN MOT AU LECTEUR

Toute chose présente a sa racine dans le passé; — il est donc impossible de commencer un récit quelconque, que ce récit soit l'histoire d'un homme ou celle d'un événement, sans jeter un regard sur le passé.

Par les différentes phases de la vie que nous avons entrepris d'écrire, nous serons bien des fois ramenés dans le Piémont, la terre natale de Garibaldi. Les hommes d'action politique, quand ils sont hommes de progrès, ont leurs heures de défaillance, dans lesquelles, comme Antée, ils ont besoin, pour reprendre des forces, de toucher cette terre de la patrie que Brutus, dans sa feinte folie, baisait comme la mère commune. Il est donc important que nous fassions une étude rapide de ce qui se passait en Italie de 1820 à 1834, époque à laquelle commence cette histoire.

Les guerres de la République et les envahiss<î* u i

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a MÉMOIRES

ments de l'Empire avaient exilé en Sardaigne deux princes,, qui, partis pour l'exil encore jeunes, en revinrent vieillards ; c'étaient deux frères , dans la personne desquels se terminait la postérité masculine des ducs de Savoie : l'un qui fut Victor- Emmanuel P% et l'autre Charles-Félix.

Tous deux régnèrent.

La branche cadette était représentée par le prince de Carignan, qui fît, en 1823, comme grenadier dans l'armée française, la campagne d'Espagne, où il se distingua partiaulièrement au Trocadéro.

En 1840, dans une audience qu'il me donna, il me montra son sabre de grenadier et ses épaulettes de laine rouge, qu'il conservait comme reliques de sa jeunesse.

Le roi Victor-Emmanuel P% en montant sur le trône, qui probablement ne lui avait été donné qu'à cette condition, avait engagé sa parole aux souverains alliés de ne faire, en quelque circonstance que ce fût, aucune concession à son peuple.

Mais ce qui était facile à promettre en 1815, était difficile à tenir en 1821.

Dès 1820, le carbonarisme s'était répandu en Italie. Dans un livre qui est plus un livre qu'un roman, dans Joseph Balsamo, nous avons écrit l'histoire de l'illumiaisme et de la franc-maçonnerie.

Ces deux grands ennemis de la royauté, dont la devise était ces trois initiales : L. P. D., c'est-àdire Lilia Pedibus Destrue, eurent une grande part à la révolution française. Swedenborg, dont les adeptes assassinaient Gustave III, était mage. Presque tous les jacobins et grand nombre de cordeliers étaient maçons, Philippe-Égalité était grand orient.

Napoléon prit la maçonnerie sous sa protection ; mais, en la protégeant, il la faussa, la détourna de son but, la plia à sa convenance, et en fit un instrument de despotisme.

Ce n'est point la première fois que l'on a forgé des chaînes avec des épées. Joseph Napoléon fut grand maître de l'ordre ; l'archichancelier Cambacérès, grand maître adjoint ; Joachim Murât, second grand maître adjoint. L'impératrice Joséphine étant à Strasbourg, en 1803, présida la fête de l'adoption de la loge des Francs-Cavaliers de Paris. Dans ce même temps, Eugène de Beauharnais était vénérable de la loge de Saint-Eugène de Paris. Venu depuis en Italie, avec la dignité de vice-roi, le Grand Orient de Milan le nomma maître et souverain commandeur du suprême conseil du trente-deuxièmegrade, ^ c'est-à-dire lui accorda le plus grand honneur que l'on pût lui faire, selon les statuts de l'ordre.

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Bernadotte était maçon ; son fils, le prince Oscar, fut grand maître de la loge suédoise ; dans les différentes loges de Paris, furent successivement initiés : Alexandre, duc de Vurtemberp;; le prince Bernard de Saxe-Veimar, et jusqu'à l'ambassadeur persan, Askeri-Khan; le président du sénat, comte de Lacépède, présidait le Grand Orient de France, duquel étaient officiers d'honneur les généraux Rellermann, Masséna et Soult. Les princes, les ministres, les maréchaux, les officiers, les magistrats, tous les hommes enfin remarquables par leur gloire ou considérables par leur position , ambitionnaient de se faire recevoir maçons. Les femmes elles-mêmes voulurent avoir leurs loges, dans lesquelles entrèrent : mesdames de Vaudemont, de Carignan, de Girardin, de Narbonne, et beaucoup d'autres dames de grandes maisons ; cependant, une seule fut reçue, non pas comme sœur, mais comme frère. C'était la fameuse Xaintrailles, à laquelle le premier consul avait donné un brevet de chef d'escadron K

Mais ce n'était pas en France seulement que florissait alors la maçonnerie,

Le roi de Suède, en 1811, instituait Tordre civil de la maçonnerie. Frédéric-Guillaume III, roide Prusse,

j. Giuseppe la Farina, Sloria d'Ualia.

avait, vers la fin du mois de juillet de l'année 1800, approuvé paréditla constitution de la grandeloge de Berlin. Le prince de Galles ne cessa de gouverner Tordre, en Angleterre, que lorsqu'en 1813 il fut nommé régent. Enfin, dans le mois de février de Tannée 1814, le roi de Hollande, Frédéric-Guillaume, se déclara protecteur de Tordre, et permit que le prince royal, son fils, acceptât le titre de vénérable honoraire de la loge de William-Frédéric d'Amsterdam.

Lors du retour des Bourbons en France, le maréchal Bournonville pria le roi Louis XVIII de mettre Tordre sous la protection d'un membre de sa famille; mais Louis XVIII était homme de bonne mémoire, il n'avait pas oublié la part qu'avait eue la maçonnerie à la catastrophe de 1793; en conséquence, il répondit qu'il ne permettrait jamais à un membre de sa famille de faire partie d'une société secrète, quelle qu'elle fût.

Enitalie, la maçonnerie tomba avec la domination française; mais en ses lieu et place commença d'apparaître le carbonarisme, qui semblait reprendre la tâche où la maçonnerie l'avait abandonnée, pour la continuer dans son sens libérateur.

Deux autres sectes pointaient à côté de celle-là :

L'une qui s'appelait la Congrégation catholique, apostolique et romaine ;

L'autre, la Consistoriale.

Les membres delà Congrégation avaient, pour signe de reconnaissance, mi cordon de soie jaune paille avec cinq nœuds. Les affiliés aux ordres inférieurs ne parlaient que d'actes de piété et de bienfaisance ; quant aux secrets de la secte, connus seulement des bauts grades, on n'en pouvait parler que lorsqu'on était deux ; un troisième, survenant, faisait cesser à l'instant même la conversation; le mot de passe des congréganistes était Eleuteria, c'est-à-dire Liberté; la parole secrète était Ode, c'est-à-dire Indépendance.

Cette secte, née en France parmi les néocatholiques, et dont furent plusieurs de nos meilleurs et de nos plus constants républicains, avait franchi les Alpes, était passée en Piémont, et de là en Lombardie; mais, une fois là, elle eut peu d'adeptes, et ne tarda point à s'éteindre, les agents secrets de l'Autriche étant parvenus à se procurer, à Gênes, les patentes que l'on délivrait aux initiés, ainsi que les statuts et les signes de reconnaissance.

La Consistoriale était principalement dirigée contre les Autrichiens; à sa tête se trouvaient les princes d'Italie qui n'appartenaient point à la maison de Hapsbom-g; elle était présidée par le cardinal Gonsalvi; le seul prince qui n'en fût pas exclu était le duc de Modène^ De là, lorsque cette ligue fut

connue, les terribles persécutions de ce prince contre les patriotes : il avait à se faire pardonner sa désertion par l'Autriche, et il ne fallut pas moins que le sang de Menotti, son compagnon de conspiration, pour le raccommoder avec elle.

Les consistorialistes avaient pour but d'arracher l'Italie à François II et de se la partager. Outre RomeetlaRomagne qu'il gardait, le pape acquérait la Toscane. L'île d'Elbe et les Marches passaient au roi de Naples ; Parme, Plaisance et une partie de la Lombardie, avec le titre de roi, au duc de Modène; Massa, Carare, Lucques, au roi de Sardaigne; enfin, l'empereur de Russie Alexandre^ qui, par aversion pour l'Autriche, favorisait ces secrets desseins, avait soit Ancône, soit Civitta-Vecchia, soit Gênes, pour s'y faire un établissement dans la Méditerranée.

Ainsi, vous le voyez, sans consulter les peuples ni les délimitations territoriales naturelles, cette dernière ligue se partageait les âmes comme font, après une razzia, les Arabes d'un troupeau conquis; et ce droit, qu'a la dernière créature née sur le sol européen, de se choisir son maître et de n'entrer comme domestique que chez celui qui lui convient, ce droit était refusé aux nations.

Par bonheur, un seul de tous ces projets, celui que se promettaient les carbonari, était selon le

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