‹ Memoires de GaribaldiChapitre 26 sur 43 · UNE FEMME · texte numérisé non relu

UNE FEMME

Je n'avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme parfaitement incapable de faire mi mari, vu ma trop grande indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie d'aventures ; — avoir une femme et des enfants me paraissait une chose souverainement impossible à l'homme qui a consacré sa vie à un principe dont le succès, si complet qu'il soit, ne doit jamais lui laisser la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait décidé autrement : après la mort de Luigi, d'Edouard et de mes autres compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait être seul au monde.

Il ne m'était pas resté un seul de ces amis, dont le cœur a besoin comme la vie d'aliment. — Ceux qui avaient survécu, je l'ai déjà dit, m'étaient étrangers; sans doute c'étaient des âmes vaillantes et de bons cœurs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être en intimité avec aucund'eux. Dans ce vide immense qu'avait fait autour de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d'une âme qui m'aimât; sans cette âme, l'existence m'était insup-

portable, presque impossible. — J'avais bien retrouvé Rossetti, — c'est-à-dire un frère; mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J'avais donc besoin, comme je l'ai dit, de quelqu'un qui m'aimât, qui m'aimât sans retard. Or, l'amitié est le fruit du temps : il lui faut des années pour mûrir, tandis que l'amour, c'est l'éclair, fils de l'orage parfois. Mais qu'importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu'ils soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cœur.

C'était donc une femme qu'il me fallait; une femme seule pouvait me guérir; une femme, c'est-à-dire l'unique refuge, le seul ange consolateur, l 'étoile de la tempête; une femme, c'est la divinité qu'on n'implore jamais en vain quand on l'implore avec le cœur et surtout quand on l'implore dans l'infortune.

C'était avec cette incessante pensée que de ma cabine de ritaparika je tournai mon regard vers la terre. — Le morne de la Barra était voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées à divers ouvrages domestiques. — Une d'elles m'attirait préférablement aux autres. — On m'ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait I. 9.

mon regard; mon cœur battait, mais il renfermait, si agité qu'il fût, une de ces résolutions qui ne faiblissent pas. — Un homme m'invita à entrer, — je fusse entré quand même il me l'eût défendu; — j'avais vu cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis : «Vierge, tu seras à moi! » J'avais par ces paroles créé un lien que la mort seule pouvait rompre. — J'avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor d'un tel prix!... S'il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout entière. — Ce fut une faute si, en se joignant, deux cœurs déchiraient l'âme d'un innocent. Mais elle est morte, et lui est vengé. — Où ai-je connu la grandeur de la faute? — Là, aux bouches de l'Éridan, le jour où espérant la disputer à la mort, je serrais convulsivement son pouls pour en compter les derniers battements, j'absorbais son haleine fugitive, je recueillais avec mes lèvres son souffle haletant, je baisais, hélas ! des lèvres mourantes, hélas! j'étreignais un cadavre, et je pleurais les larmes du désespoir*.

1. Cet endroit est à dessein couvert d'un voile d'obscurité, car, lorsque après l'avoir lu, je retournai vers Garibaldi en lui disant :

— Lisez cela, cher ami; la chose ne me paraît pas claire. Il lut, en effet; puis, après un instant ;

— Il faut que cela reste ainsi, me dit-il avec un soupir. — Deux jours après il m'envoya un cahier in ti lu lé^lmtaGorîôa/di.

DE J. GAïlIBALDI |^S

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