‹ Memoires de GaribaldiChapitre 7 sur 43 · MI^.MOIRES · texte numérisé non relu

MI^.MOIRES

mais, quelles qu'elles soient, tenez pour certain que la postérité proclamera en vous le premier des hommes ou le dernier des tyrans italiens. Choisissez ! »

Ce qui tait véritablement des rois les élus du Seigneur, c'est qu'ils soient ceux à qui l'on écrit de pareilles lettres ; si le roi Charles- Albert eût suivi les avis de son correspondant anonyme, il eut, à coup sûr, commencé par Goïto, — mais il est probable qu'il n'eût point fini par Novare.

Charles-Albert jeta la lettre au feu et, au lieu de marcher dans le large chemin qui lui était ouvert, s'engagea dans l'étroit sentier d'une tortueuse politique.

A partir de ce moment, divorce fut prononcé entre le roi de Sardaigne et la Jeune Italie.

La Jeune Italie 1 C'est vers cette époque que furent, pour la première fois, prononcés ces trois mots.

De quoi se composait-elle, alors? De Joseph Mazzini, l'infatigable promoteur de l'unité italienne, sur la tête duquel l'Italie a mis d'abord la couronne de lauriers de la victoire, et met aujourd'hui la couronne d'épines de l'ingratitude. Joseph Mazzini, à peine connu à cette époque par quelques publications patriotiques, tourmenté par la police de Milan,

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s'était réfugié à Marseille, où il posait les premières pierres de l'œuvre immense entreprise par lui, en envoyant avec mille difficultés en Piémont les numéros de sa Jeune Italie.

Les nobles et les prêtres piémontais, qui s'étaient emparés de l'esprit de Charles-Albert, tremblèrent en entendant sonner le tocsin de la pensée. Depuis deux ans qu'ils avaient pris racine à la cour, ils avaient pu déjà mesurer leur puissance ; et cependant ils connaissaient le roi Charles-Albert, son immense soif de popularité et, bien qu'il fraternisât ostensiblement avec l'Autriche, ils avaient peur qu'un jour ne se réveillât en lui, nous ne dirons pas quelque levain de libéralisme, mais quelque éclair d'ambition.

On savait que Charles-Albert, dans ses nuits fiévreuses, comme en ont les rois, rêvait le trône d'Italie. Or, ce trône, il n'y pouvait monter qu'en donnant la main h la Révolution; le trône d'Italie était à la nomination non des rois, mais des peuples.

Il fallait donc mettre une barrière entre lui et les patriotes.

Un jour, un assassin en bonnet de juge se leva et dit 2

— Il est temps de lui faire goûter le sang.

Le môme jour, le roi Charles-Albert fut prévenu

qu'un grand complot se tramait contre lui dans l'armée; ce complot, lui dit-on, avait pour but de le détrôner.

Les faits furent dénaturés, les périls exagérés; on attaqua toutes les fibres de l'homme et du prince pour lui donner ces ressentiments mortels, dont avaient besoin ces hommes qui s'intitulent les sauveurs des monarchies.

On dénonça, on mentit, on calomnia, et la soif du sang fut habilement éveillée dans le gosier royale

Une commission criminelle extraordinaire fut créée à Turin, pour diriger par une impulsion unique tous les supplices du Piémont.

La première violation du code pénal fut cette décision de la commission, que tous les accusés, militaires ou non, seraient justiciables d'un conseil de guerre.

C'est alors que fut faite la réponse mémorable que l'on va lire.

Un officier, qui siégeait comme juge dans le conseil d'enquête, interrogeait un jurisconsulte sur quelques principes de droit criminel. Le jurisconsulte lui répondit que la première base de toute loique la première règle de tout code était celle-ci ;

i, Brofferio, Histoire du Piémont,

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« Un conseil d'enquête militaire doit se déclarer incompétent à juger des citoyens. »

— Cela ne nous est pas possible, répondit l'officier; le général a ordonné de nous déclarer com' pétents.

Et, pour cette fois, Tordre du général fut la base de la loi, la règle du code.

Le premier qui tacha de son sang la pourpre du nouveau roi, fut le caporal Tamburelli ; il fut fusillé par derrière, pour avoir commis le crime de lire à ses soldats la Jeune Italie.

Le second fut le lieutenant Tolla, coupable d'avoir eu entre les mains des livres séditieux, et, connaissant le complot, de ne l'avoir pas dénoncé.

Comme Tamburelli, il fut fusillé par derrière.

C'était une ingénieuse invention de la magistrature piémontaise, pour assimiler le supplice de la fusillade à celui de la potence.

Ce n'était point assez de tuer, il fallait essayer de déshonorer. Le 15 juin, on fusillait, toujours par derrière, le sergent Miglio, Giuseppe Biglia et Antonio Gavolli.

Tous ces hommes-là moururent avec un courage admirable. Jacopo Ruffini était enfermé dans les prisons de la tour de Gênes. On cherchait à lui enlever les forces par tous les moyens : défaut de

nourriture, défaut de sommeil. Il sentit qu'il s'affaiblissait, non-seulement physiquement, mais moralement. Il résolut de ne point attendre qu'on le plaçât entre la mort et la honte. Craignant de n'avoir point la force de choisir la mort le jour où la chose arriverait, il détacha une lame de fer de la porte de sa prison, l'aiguisa, et s'en coupa la gorge.

Dans les spasmes de son agonie, il eut le temps d'écrire du bout de son doigt, et avec son sang, sur la muraille :

(( Je lègue par testament ma vengeance à l'Italie.»

Lorsqu'on entra le matin dans sa chambre, on le trouva mort.

A Gênes, furent fusillés :

Luciano, Piacenza et Louis Turffs.

A Alexandrie :

Domenico Ferrari, Giuseppe Menardi, Giuseppe Bigano, Amandi Costa, Giovanni Marini.

Puis vint le tour d'Andréa Vochieri.

Comme à Jacopo Ruffini, consacrons à André Vochieri quelques lignes.

Un condaniné d'Alexandrie, qui survécut aux longues tortures de Fenestrelle, a laissé dans ses Mémoirj^yS le récit de l'agonie d'Andréa Vochieri.

aD'abord, dit-il en parlant de lui-même, on m'enleva mes livres, qui se composaient d'une Bibles d'un

recueil de prières chrétiennes, et d'une Histoii^e des capucins illustres du Piémont; puis on me mit les fers aux pieds, et on me conduisit dans un autre cachot plus humide, plus noir, plus sordide que le premier, avec fenêtres à doubles barreaux et portes à doubles cadenas : ce cachot attenait à celui du pauvre Vochieri; quelques gerçures mal réparées permettaient que je plongeasse la vue de ma prison dans la sienne, et une faible lumière, filtrant chez lui, me permettait de l'entrevoir. Il était couché sur un misérable banc avec les fers aux pieds; deux gardes se tenaient à ses côtés, le sabre nu ; un factionnaire, armé d'un fusil, gardait la porte. Il se faisait, dans ce sombre cachot, un terrible silence : les soldats semblaient plus consternés que le prisonnier lui-môme ; de temps en temps, deux capucins venaient le voir et l'exhorter. Je l'eus ainsi devant les yeux, ne pouvant m'empôcher de le regarder, quelque douleur que j'éprouvasse de le voir ainsi pendant une semaine entière. Enfin, un jour, on l'emmena : on le conduisait à la mort. »

Mais ce que ne raconte pas le prisonnier, car il ne pouvait pas le savoir, c'est que Vochieri fut conduit à la mort par le chemin le plus long; il est vrai que ce chemin passait devant sa maison, et que sa maison était habitée par sa sœur, sa fcmuie I. 2

et ses deux enfants. On espérait qu'à la vue de tout ce qu'il aimait au monde, le courage du condamné faiblirait et qu'il ferait des révélations.

Mais lui, souriant tristement :

— Ils ont oublié, dit-il, qu'il y avait quelque chose au monde que j'aimais mieux que sœur, femme et enfants : c'est l'Italie. Vive l'Italie!

Puis, se tournant vers les gardes-chiourmes qui allaient le fusiller au lieu de soldats, il dit ce seul mot : c( Marchons ! »

Un quart d'heure après, il tombait percé de six balles.

Maintenant, Charles-Albert était de la famille des rois de la Sainte-Alliance, comme le pape, comme le roi de Naples, comme François IV et comme Ferdinand VII : il avait les mains rouges du sang de son peuple.'

Il y avait alors, à Nice, un jeune homme qui regardait couler tout ce sang, en se faisant à luimême le serment de consacrer sa vie au culte de cette liberté, pour laquelle tombaient tant de martyrs.

Ce jeune homme, alors âgé de vingt-six ans, était Joseph Garibaldi.

Laissons-le parler et raconter lui-même les merveilleux événements de son aventureuse existence.

Alex. Bumas.

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