‹ Mémoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit originalChapitre 14 sur 16 · LB SIÈGE · texte numérisé non relu

LB SIÈGE

Craignant un assaut pour le lendemain, je chargeai Giaccomo Medici de la défense de toute notre ligne avancée! qui se composait maintenant du Ya%^ cello et de trois ou quatre baraques reprises par nous sur ié6 Français.

Puis je passai la nnit à otganiser nos moyens de défense^

Il ne s'agissait plus de sauver Rome. Du moment où une armée de quarante mille hommes, tratnant trente-six pièces de canon de siége^ peut faire ses travaux d'approche , la prise d'une ville n'est plus qu'une question de temps.

Il faut un jour ou l'autre qu'elle tombe ; le seul espoir qui lui reste est de tomber glorieusement.

J'établis, le môme soir, mon quartier général dans le casino Savorelli, qui, s'élevant par-dessus les remparts, domine la porte Saint-Pancrace et

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perraet devoir tout ce qui se passe dans le Vascello, dans la villa Corsini et dans la villa Valentini,

Il est vrai que j'étais à une demi-portée de carabine des tirailleurs français. Mais qui ne mqae rien n'a rîen^

Je chargeai un brave carettiere de me trouver des travailleurs et de s'occuper de toutes les petites douceurs dont mes hommes pouvaient avoir besoin pendant la fetigue, verre de vin et goutte d'eau-devie. C'était un brave patriote qui, plus tard, paya cher son patriotisme; il «'appelait Ciceravaccbio de son surnom, et de son nom Angelp Brunetto.

Jamais il ne voulut recevoir un sou, ni pour ses travaux ni pour ses fournitures.

II y a des hommes en ce monde dans l'àme desquels Dieu souffie i;ne dose plus grande de perfectibilité. Dans les jours tranquilles, ils travaillent au soulagement ou à l'instruction de l'humanité, et ils s'efforcent à rendre facile la marche du pro*grès; alors ils s'appellent Gutenberg, Vincent à% Paul, Galilée, Vico, Housseau, Voltai Filangieri, Franklin,

En temps de calamité, on les voit tout à coup surgir, guider les masses et s'exposer avec fermeté au choc des fortunes contraires. Alors la reconnaissance du monde les désigne sous les noms d'Ar-*

noido de Mescia, de Savonaroie, de Cola di Riezzo, de MasaniellOy de Joseph de Lesi et de Giceravacchio;

Ces hommes-là naissent toujours pauvres dans la classe populaire, de cette classe qui, dans les époques désastreuses, est toujours la privilégiée de la souffrance ; mais, en gémissant, elle médite ; en rêvant, elle espère; en souffrant, elle travaille.

Angelo Brunetto, je Ta! dit, était un de ces êtres; rien ne lui a manqué pour la consécration de la mission reçue, pas même le martyre. ^

Pendant tout le siège de Rome, il fut le drapeau vivant du peuple. Applaudi, recherché, accueilli par ses compagnons comme une autorité, il était le véritable primus inUr pares; mais, malgré ses triomphes, il n'en resta pas moins modeste, vivant comme il avait toujours vécu; franc, loyal, honnête, il devait son aisance à son travail, Taffection de ses concitoyens à son affable probité, et Testime du pape lui-même, auquel il rendit de grands services au jour des émeutes, à sa charité pour le? puissants, une des vertus les plus rares chez les fai< blés, quand ils sont appelés à prendre la place dei forts.

Il était né à Rome en 1802, dans le quartier de Rijutta. Comme il était gros, gras et rubicond dans

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son enfance, sa mère lui donna le sobriquet de CiceravacchiOj ce qui, dans le patois du peuple romain, veut dire florissant, plein de santé.

En grandissant, cette vigueur promise par l'enfant se développa chez Thomme. C'était le titre que Brunetto reproduisait le plus fréquemment. Il avait, lorsque je le connus en 1849, toute une barbe blonde qui commençait à grisonner, des cheveux longs et bouclés, le cou gros et court, la poitrine large, la taille haute, le port assuré. Jamais un malheureux, entrant chez lui la main étendue, n'en sortit la main vide; mais aussi, jamais ne vit-on son nom sur ces listes de souscription bien plus destinées à glorifier les souscripteurs qu'à soulager les malheureux.

Dans les inondations du Tibre, toujours si fréquentes à Rome, le premier toujours il se faisait batelier pour porter des vivres et des paroles de consolation à ses compatriotes emprisonnés par les flots. Le brave homme m'adorait. Quand j'avais besoin de travailleurs pour les officiers du génie, je n'avais qu'à lui faire un signe : il arrivait avec deux cents, trois cents, quatre cents hommes; je lui donnais, sur le ministère, des bons dont il ne toucha point un seul. A mon départ de Rome, il me suivit avec ses deux enfants, prit, avec Ugo

Bassi, terre à la Messola, puis s'achemina avec ses deux fils dans une direction opposée à Ja mienne.

A sa date, je raconterai son double martyre comme père et comme citoyen.

J'ai nommé deux ou trois fois notre chapelain Ugo Bassi. Consacrons aussi quelques pages àr celui-là. Elles sont à leur place le soir et la nuit d'une bataille qui avait donné une si rude besogne à sa douce piété.

Pour nos blessés, Ugo Bassi, jeune, beau, éloquent, était véritablement range de la mort.

n avait tout à la fois la naïveté d'un enfant, la foi d'un martyr, la science d^un érudit, le courage calme d'un héros.

Il était né à Gento, d'un père Bolonais, mais, comme André Chénier, d'une mère Grecque. Son prénom était Joseph; mais, en se faisant barnabite, il s'était imposé celui de ITgo, en souvenir, sans doute, de notre poëte patriote Ugo Foscolo.

Il était donc de race latine et hellénique à la fois, les deux races les plus belles et les plus intelligentes du monde. Il avait les cheveux bruns et roulés en anneaux naturels, lesyeux brillants comme le soleil, tantôt calmes, tantôt fulgurants, la bouche souriante, le cou blanc et long, les membres agiles et robustes, le cœur de feu pour la gloire et le dan-

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ger, les in^linets doux et homiéieis^, Te&prU élevé» chaud, rapide, fait à la fois pour les pieuse» cob-» t^B^ptatioûs de Taiiacboféte et k» ardeurs irréfiistibk» de Tapostolat

Ses études fiirent, non point ua labeur, mais une eeoçuéte. Il enleva au pas do course ta littérature, k seie&ce de» arts, et, eoimae le miroir de toute science, il savait par cœur le poème entier de Dante* Six mois lui suffirent pour apprendre le grec; quant au latin, i) le parlait eomme s» langue maternelle et faisait des vers dans le genre de ceux d'Horace; il écrivait au courant de la plume l'anglais et le français, et, quand les érénements le conduisaient au milieu de nos combats, il portait constamment sur lui Sbakspeare et Byron. Le tragique anglais et le poète qui mourut à Missoionghi écoutaient les patriotiques pulsations de son cœur.

Il était, en outre, peintre et musicien.

De même que j'ayaiscru au pape Pie IX, Ugo Bassi y crut de son côté.

Pie IX succédait à Grégoire XVI, Pie IX donnait Pamnislie, Pie IX promettait des réformes. Pie IX était porté au ciel par tous les Italiens, admiré par les étrangers 9 imité par tes autres princes de lltîdie.

Le 25 mars 4848j la Croisade partit de Rome; les

augures paraissaient annoncer tous Tunification de ritalie.

Sa route fut un triomphe perpétuel. Des champs les plus lointains accourait la dure race latine. Elle venait chercher et reportait Theureuse nouvelle que ritalie était arrivée au jour de la résurrection, et que son peuple, au front à la fois mouillé de sueur et de sang, allait enfin être lihre.

Ugo Bassi était à Ancone, où il prêchait le carême. La première légion de volontaires y arriva; Ugo la harangua sur la place, et, prenant argument du malheureux état dans lequel il voyait leurs armes et leurs vêtements, il idéalisa de sa puissante parole leur misère, dont nos ennemis faisaient une raillerie.

Deux jours après, il se joignait à la croisade, et parlait avec elle, comme deuxième chapelain des volontaires romains.

Bassi, comme Gavazzi, son ami, était la providence de Tarméa. Non-seulement son éloquence poussait les Italiens à l'amour de Tltalie et au dévouement pour elle, mais encore elle tirait des coifres les plus rebelles de nombreuses et riches offrandes. A Bologne, il fit des miracles : les riches donnaient de Targent par milliers ; les femmes, leurs bijoux, leurs boucles d*oreilles, leurs bagues.

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Une jeune fille, n'ayant rien à lui donner, coupa sa magnifique chevelure et la lui offrit.

II avait assisté à tous nos combats et à tous nos * dévouements, à Cornuda, à Trévise, à Venise.

Sœur de charité, apôtre, soldat intrépide, ce fut surtout au combat de Trévise, où mourut son ami et son compatriote, le général Guidotti, qu'il montra toutes les vertus de son cœur. Une balle lui mutila la main, le bras gauche, et lui ouvrit une large blessure dans la poitrine. Encore pâle et sofiffrant de cette cruelle blessure, on le vit, au combat de Mestre, un drapeau à la main, montant le premier et sans armes à Tassant du palais Bianchini.

BassI accompagna la légion italienne dans toutes ses pérégrinations. Sa parole puissante fascinait les masses, et, si Dieu avait marqué un terme aux malheurs de Tltalie, la voix de Bassi, comme celle de saint Bernard, eût entraîné les populations sur les champs de bataille. Si l'Italie jamais vient à l'union, que Dieu lui rende la parole d'un Ugo Bassi ! Quand Rome fut tombée, quand il ne me resta plus que l'exil, la faim, la misère, Ugo n'hésita point un instant à m'accompagner. Je le reçus dans ma barque à Gesenatia, et il partagea avec moi le dernier sourire du destin, son sourire d'adieu !

Dans cette barque, que je guidai moi-même, II. 12

étaient Anîta, Ugo Bassi, Cîceravécchio et ses deux fils. Tous sont morts, et de quelle façon ! morts sacrés, je raconterai votre martyre f

Le nom dTJgo Bassi sera le mot d'ordre des Italiens au jour de la délivrance.

Mais je me suis laissé entratnér bien loin de mon but.

Revenons au siège de Rome.

Dans la nuit du 4 juin, tandis que nos adversaires simulaient une attaque sur la porte Saint-Pancrace, la tranchée fut ouverte à trois cents mètres de la place, et deux batteries de siège furent dressées. Tune à cent métrés en arriére de la parallèle, pour éteindre le feu du bastion n*" 6, Tautre & la droite de la parallèle, pour faire face à la batterie romaine de Vestaccio et de Saint- Alexis. La parallèle s'appuyait à droite à des hauteurs inattaquables, à gauche à la villa Pamphili.

Dès le point du jour, j'avais fait appeler Manara, et je l'avais prié de résigner son titre de colonel desbersaglieri, pour accepter le grade de mon chef d'étatmajor. C'était lui demander un grand sacrifice , je le savais; mais Manara était plus apte que qui que ce fût à cette fonction. Il était d'une valeur exemplaire, d'une rare tranquillité d'âme au milieu du danger, d'un coup d'œil sûr dans le combat; il avaft fait de

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ses b^rs|lglieri les troupes les miteux discipUnâes de V^xnée, II parlait quatre langue^; enûu, gon aspect avait cet^ digaité qui convient aux grades élevés^ Il ac^pta,

le reste de mon état-mx^r ae composait des majors Cenni et Baieuo, de3 (^apitaii^es Carom et DayiOfde di^u^cFraoçais, excellenta officiers, nomméa Pilhes et l,aviroa; 4u capitaineCeccadi. qui, pendant ses services en Espagne et en Afrique, avait méfUè la croix d'S«pagoe et la croix de U Légion d'bopneur ; de Silco et de SUgnetti, qjai^ à PaJestrioa, con-» duisait les émigrés; du lieiiten^^nt de cavalerie Gili, du courrier Giannu^^i, et Smlement d'ua membre de TAssemblée, le capitaine Cessi.

Manara organisa d'abord Tétat-major dans l'intérieur : tout le monde voulait demeurer avec moi à la villa Savarelli ( uous avions la ?ue de la campagne» et rieu pe se pa^^ait qui m fât aous nos jeux.

n est vrai que la distraction n'était paa aitns danger» Comme ou savait que la yi\h ^avorelli 4tait mon quartier général* boulets, obus et balles, tout était pour moi. C'était aurtout lorsque je x»onUis, pour mieux Toir, sur le petit belvédère qip dominait la maison^ que la cbose devenait curieuse* C'était une véritable gréle de balles, et jen'lU J9Uaaia

entendu tempête avec pareils sifflements. La maison, secouée par les boulets, remuait comme dans un tremblement de terre. Souvent, pour donner du travail aux artilleurs et aux tirailleurs français, je me faisais servir à déjeuner sur ce belvédère, qui n'avait d'autre protection qu'un petit parapet en bois. Alors j'avais, je vous en réponds, une musique qui me dispensait de faire venir celle du régiment.

Ce fut bien pis quand je ne sais quel mauvais plaisant de l'étal^major s'amusa à arborer au paratonnerre qui surmontait la petite terrasse une bannière, où étaient écrits en grosses lettres ces mots;

BONJOUk, CARDINAL OUDINÔT I

Le quatrième ou cinquième jour que je donnais cette distraction aux tirailleurs et aux artilleurs français, le général Âvezzana vint me voir, et, ne trouvant pas les fenêtres du salon à une hauteur suffisante, il me demanda si je n'avais pas quelque lieu plus élevé d'où il pût regarder dans la plaine.

Je le conduisis à mon belvédère.

Sans doute les Français voulurent lui faire honneur; car è peine y étions^nous, que la musique commença.

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Le général regarda fort tranquillementMes avantpostes ennemis, puis descendit sans rien dire.

Le lendemain, je trouvai mon belvédère blindé avec des sacs de terre. Je demandai qui avait donné cet ordre.

— Le ministre de la guerre, me répondit-on.

n n'y avait pas moyen d'aller cohtre un ordre du ministre de la guerre.

Cette rage des artilleurs français de cribler mon pauvre quartier général de boulets, de balles et d'obus, amenait parfois des scènes amusantes.

Un jour, c'était le 6 ou 7 juin, je crois, mon ami Veccbi, qui était tout à la fois acteur et historien du drame que nous représentons, vint me voir à l'heure du dîner; comme j'avais du monde, je m'étais fait envoyer de Rome un dîner tout prêt, dans une caisse de fer-blanc. Je vis que l'aspect de notre menu tentait Veccbi. Je lui offris, en conséquence, de partager notre dîner. Le général Avezzana et Constant tino Rita en étaient. Nous nous assîmes à terre dans le jardin. Les boulets secouaient tellement la mai' son, que, pour manger sur une table, il eût fallu un de ces appareils conmse on en met sur les tables des navires, les jours de gros temps. Au beau milieu du dîner, une bombe tombe à un mètre de nous. Tout le monde décampe; Veccbi allait faire comme n. i2

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les autres, mais je le retins par le poignet | il était membre de rAssemblée.

— Père conscrit, lui dis-je en riant, reste sîir ta chaise curule !

La bombe éclata comme j'en étais sûr, c'està-dire du côté opposé à celui où nous étions; nous en fûmes quittes pour être couverts de poussière, nous et notre dîner.

Veccbi avait bien fiait de profiter du repas que je lui avais offert; nous ne dtnious pas tous les jours. Quelquefois les marmitons du restaurant, épouvantés par le bruit des mortiers français, par la fusillade des chasseurs de Vincennes, et surtout pat les cadavres qu'ils rencontraient sur leur chemin, s'arrêtaient en route, n'osant aller plus loin; alors le premier venu s'emparait de notre festin et se l'adjugeait. Un jour, un de mes soldats, nommé Casanova, me fit à trois heures du matin un macaroni. Depuis quarante-huit heures, j'avais vécu d'une tasse de café au lait et de deux ou trois bouteilles de bière.

Au reste, c'était toujours à VecchI qu'arrivaient les aventures dans le genre de celle que je viens de raconter. Un autre jour, comme il avait son rapport à me faire, — depuis deux jours, il était de garde avancée à la vigne Gostabili, on nommait ainsi une

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des easftines que qous avions aux environs de la villa Corsini, ^ il ma troavA dînant» h tabla. Cette fois, MM. les artilleurs avaient la bonté da me don?* ner un peu de relftche. Devant moi était un risotto des plus appétissants. Je fis une plaoe à Veccbi à oôté de moi, et je l'invitai à partager mon diner«

Mais, comme il allait s'asseoir, M^nara Tarréta.

•H# M'en fais rien, Vecohî, lui dît-il. Voilà trois jours de suite que les officiers invités parle général sont tués sans avoir le tempâ de faire leur digestion.

Et, en effet, Davio,Ro8at et Panizsi venaient d'être tués dans les conditions signalées parManara. Mais le fumet du risotto fut plue puissant que la menace de Manara.

^^ Bon l dit Vecehi, cela oadre à merveille avec une prédiction que Ton m'a Mto.

---t Laquelle? demanda Hanara.

-« Dans mon enfance, une bohémiefine m'a tiré mon horoscope. Elle m'a prédit que je mourrais à Rome, à l'âge de trente-six ans et très^riche. En 1 838, dans un voyage que je fis à pied de Naples à ^a^ lerne, près de Sarno, je poursuivis dans un champ de coton une gitana de dix-^huit ans, dont je voulais absolument baiser les beaux yeux. Elle se défendit avec son couteau; j'opposai à l'arme offensive une arme défensive : c'était un bel éou tout neuf. En

prenant l'écu, elle me prit la main, et m'annonça que je mourrais à Rome, à Tàge de trente-six ans et très-riche. Je suis dans ma trente-sixième année; sans être très-riche, je le suis trop pour un homme qui va mourir. Mais je suis fataliste comme un mahométan. Ce qui est écrit est écrit. Donnez-moi du risotto, général.

Nous rtmes de Thistoire de Yecchi. Mais Manara gardait son sérieux, en disant :

— C*,est égal, Vecchi, je ne serai tranquille que quand la journée sera passée.

Puis, se retournant vers moi :

— Pour Dieu, général, dit-il, ne l'envoyez nulle part aujourd'hui !

Cela l'arrangeait ainsi; il était horriblement fatigué d'avoir veillé les deux nuits précédentes, et, après le dîner, il me demanda à se retirer pour prendre un peu de repos.

— Couche-toi sur mon lit, si tu veux, dit Manara, soit qu'il parlât sérieusement, soit qu'il poursuivît la plaisanterie. Au nom de Dieu, je ne veux pas que tu sortes!

Veechi se jeta sur le lit de Manara.

Une heure après, je voyais des officiers français qui plaçaient des gabions dans la tranchée ouverte vis-à-vis de notre bastion. Je cherchai autour de moi

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an officier pour diriger contre eux le feu d'une douzaine de tirailleurs.

Je ne sais où j'avais envoyé tout mon monde> mais j'étais seul.

Je pensai au pauvre Yecchi, lequel dormait les poings fermés. J'avais conscience de le réveiller, mais les boulets faisaient un ravage horrible. Je le tirai par la jambe ; il ouvrit les yeux.

— Allons, lui dis-je, voilà vingt-quatre heures que tu dors , la prédiction de Manara n'est plus à craindre. Prends-moi une douzaine des meilleurs tireurs et caresse-moi les côtes de ces gaillards-Ià.

Vecchi, qui est très-brave, ne se fit pas tirer l'oreille. Il prit douze bersaglieri amateurs, et alla s'embusquer avec eux derrière une barricade gabionnée qu'élevait, avec l'aide de sapeurs, un lieutenant d'ordonnance nommé Pozzio.

De là, il commença sur les Français un feu si meurtrier, qu'ils répondirent par des boulets de canon à ses balles ou plutôt à celles de ses bersaglieri. ,

Une demi-heure après, on vint me dire :

— Vous savez, général, le pauvre Vecchi est tué!

J'éprouvai un coup dans le cœur. J'étais cause

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(le sa mort, et je ma la repn^eiiai. Mais, au bout d'une heure, à ma grande joia, ja le w revaBir,

-^ Ah! pardieul lui difi^^, laiefi^-rmoit'ambrasser, je te croyais mort I

**- Je n'étais qu'enterré, ma répondit-il.

— Comment?

Alors ii m^ raconta qu'un boulet avait coupé ua sac de terre, qui ^'était répandu sur lui; qu'au même moment ce sac de terre, en 66 yidaat, avait fait perdre leur aplomb aux autrea, lesquels étaieoi tombés à dix ou douze sur sa tète et l'a^zaîent litiéT ralement enseveli.

Mais .une chose était arrivée, plus pittoresque que ne l'eût été la mort même de Yecdhî* Le même boulet qui Pavait enterré avait été frapper contre la muraille, et, en revenant, avait brisé les reins d'un jeune soldat. Le jeune soldat, plaeé sur uae civière, avait croisé les mains sur sa poitrine, avait levé les yeux au ciel et avait rendu le dernier soupir.

On allait le porter à l'ambulance, lorsqu'un offl^ cier s'était précipité sur le cadavre et l'avait cou^ vert de baisers.

Cet officier était Pozzio. Le jeune soldat était Colomba Antonietti, sa femme, qui l'avait suivi à Velletri et avait combattu à ses côtés le 3 juin.

Gela me rappela ma pauvre Anita, qui, elle aussi,

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était si calme au milieu du feu, et que, bon gré mal gré, j'avais laissée à Rieti.

Elle était enceinte et, au nom de Tenfant qu'elle portait^ je Tavais décidée à se séparer de moi.

Le 7, il y eut trêve des deux côtés; c'était le jour de la Fête-Dieu.

Le 9,îe commandai une grande sortie pour interrompre les travaux avancés des Français, travaux qui se prolongeaient vers le second bastion de gauche.

A cette fonction furent appelés les douaniers et un bataillon du 5* régiment.r

Les bersaglieri, dans ce moment^ faisaient le service des cassines, à gauche de la via Yisellia, et étaient de garde aux bastions.

Le capitaine Rozat, le même que gavais vu emporta de la villa Gorsini, et qui^ en passant près de moi, m'avait erié : « Général, j'ai mon compte I » le capitaine Rozat, dis-je, n'avait reçu qu'une balle morte qui s'était arrêtée sur une côte. Quoique> en bonne conscience,, la contusion fût assez rude pou9 qu'il restât au lit, il s'était levé dès le surlendemain, et, ce j.our-là, avait voulu absolument prendre le commandement de la 4' eompagnie, destinée au second bastion.

Voyant que la garde de la tranchée malmenait les assaillants, Rozat prit une carabine, et, comme

il était excellent tireur, il tira une quinzaine de coups dont plus de la moitié porta.

Ses hommes chargeaient, lui tirait.

Son adresse éyeilla la rivalité de quelques chasseurs d'Afrique, qui commencèrent à lui rendre coup pour coup.

Une première balle lui enleva son chapeau; lui, alors, le ramassant, l'agita en l'air en criant :

— Vive l'Italie!

Mais, en ce moment même, une balle lui entra dans la bouche et, lui sortant par la nuque, éteignit ce cri.

Après deux jours d'agonie, il expira.

Dans la journée du 10 juin, je reçus avis du général Roselli que je devais prendre le commandement d'une grande sortie, se composant d'une moitié de l'armée romaine.

Elle devait avoir lieu par la porte Cavallegieri, et avait pour but de reprendre ou la villa Pamphili ou la villa Valentini,

En conséquence, le ministre de la guerre Avezzana me releva dans le commandement de la ligne San-Pancracio, et, avec la légion italienne et le régiment de bersaglieri, je me rendis à la place du Vatican, où devait se compléter, par les régiments Pasi et Mari et la légion polonaise, le corps destiné à cette importante opération.

Je passai à cheval devant le front de chaque corps, j'appelai les commandants au rapport, et leur communiquai le but de la tentative et la façon dont je comprenais l'attaque.

Je fis ensuite passer le mot d'ordre, distribuer les munitions, préparant tout pour l'heure désignée, tandis que les soldats, les yeux fixés sur la lune, la raillaient et l'injuriaient sur la lenteur avec laquelle elle faisait sa route.

Pour éviter une de ces erreurs nocturnes si communes dans ces sortes d'expéditions, où, confondant les amis avec les ennemis, on tire les uns sur les autres, j'ordonnai aux soldats de mettre leur chemise sur leur uniforme. Ce fut une manœuvre qui excita fort la joie du soldat, à cause de l'état dans lequel était, chez quelques-uns, le vêtement interne dont je faisais un vêtement extérieur.

A dix heures du soir, on ouvrit la porte, et la légion polonaise, commandée par HofTstetter, qui a laissé un excellent journal du siège de Rome, sortit faisant l'avant-garde; venait ensuite la légion italienne, à la tête de laquelle était le colonel Manara. Elle était suivie des régiments de bersaglieri Passi et Masi.

Masi commandait l'arrière-garde.

A peine fus-jedan» la campagne, que je reconnus u. 43

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avoir fait une fausse naanœuvre en ordonnant de mettre les chemises sur les uniformes. Nos hommes étaient TÎsibles ccmime en plein jour; ils n'eussent pas lait cent pas, que les Français auraient em qu'ils allaient être attaqués par une armée de ftntAmes.

J'ordonnai d'enlever les ehemises. n va sans dire que pas un soldat ne prit la peine de remettre là sienne dans^l'endroit d'où il l'avait tirée.

Je chevauchais sur le flanc de la légion italienne, lorsque quelques soldats qui portaient une échelle, passant près d'une villa» voulurent s'assurer qu'elle était bien réellement aussi abandonnée qu'elle eo avait l'air. Us dressèrent leur échelle contre une des fenêtres do premier étage. Le régiment s'arrêta pour voir le résultat de la perquisition, laissant Tavant-garde continuer le chemin.

Cinq ou six hommes montèrent à réchellOé

Tout à coup, un échelon se brise sous les pieds de celui qui était le plus élevé ; il tombe sur le second, le second tombe sur le troisième, et tous, avec un épouvantable fracas, tombent à terre.

Dans la chute, deux fusils partent.

L'avant-garde, commandée par Hoffstetter et par Sacchi, deux de mes plus braves officiers, se croit surprise par les Français qu'elle va pour surprendre.

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Elle est envahie par une terrear panique : elle se rompt derrière Hoffstetter et Sacchi» lesquels restent isolés avec une vingtaine d'hommes^ et revient sur nous d'une course désespérée^ renversant du choc tout ce qu'elle rencontre sur son chemin*. Manara tente de les arrêter, mais inutilement, ie me jette au milieu d'eux, et frappe en jurant à droite, à gauche, avec mon fouet de gaucho. Bien n^y fait, et je crois que, de la môme course, tous mes gaillards seraient rentrés dans Rome, si les bersaglieri, à la tête desquels étaient deux chefs de bataillon, et le capitaine Ferrati, n'eussent croisé la baïonnette sur les fugitifs.

Après le bruit qu'avait fait toute cette échauffourée, on ne pouvait pas supposer que les Français ne fussent point sur leurs gardes* Û fallut donc renoncer à l'entreprise.

Quant à moi, j'étais las de frapper sur toute cette canaille, et je rentrai en disant à Manara :

— Cher ami, nous avons eu tort de ne pas mettre les braves bersaglieri à l'avant^garde.

En effet, c'étaient des hommes merveilleux que les bersaglieri, et dont Manara devait être et était fier à bon droit. Lorsque je lui faisais demander un détachement de ma soldats^ Manara avait l'habitude de dire :

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— Allons, quarante hommes de bonne volonté pour une expédition dans laquelle un quart sera tué et l'autre quart blessé.

Et, malgré le programme, tout le régiment se présenttiit, si bien que, pour ne pas faire de jaloux, il fallait les tirer au sort.

Le 12, à midi, un bataillon du régiment de TUnion travaillait à exéciAer une contre-approche dans la vigne à gauche de la via Vitellia, quand les Français tentèrent de les troubler dans leur travail. Aussitôt les majors Lanzi et Panizzi firent prendre les armes aux travailleurs, au corps de garde, et, avec une témérité incroyable, se lancèrent sur le parapet de la parallèle française. Ils furent accueillis par un feu terrible. Panizzi tomba frappé mortellement. Pietro Lanzi se mit à la tôte de ses Bolonais ; mais en un instant il eut le môme sort que son compagnon, et tomba frappé au bras et à la poitrine. Cependant les autres, conduits par Tofficier Meloni, tenaient encore le terrain, impuissants à poursuivre Tallaque, mais criant de toutes leurs forces : « Vive ritalie I » et donnant ainsi courage à leurs compagnons. Le régiment de l'Union combattit, ce jour-là, avec une admirable valeur : pour ne pas perdre leur temps à recharger leurs armes, ils frappaient tantôt avec la baïonnette, tantôt avec la

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crosse de leurs fusils. D'autres, comme les Ajax et les Diomède de VIliadey prenaient des pavés et les lançaient sur leurs adversaires.

L'exaspération était telle, que le capitaine polonais Vern, qui avait plusieurs croix sur la poitrine, et, parmi ces croix, celle de la Légion d'honneur, gagnée en Afrique, debout sur la barricade, frappant sa poitrine du plat de sa main, criait :

— Ici, ici, tirez ici, sur la croix de la Légion d'honneur I

Une balle le frappa à la tête.

>— Plus bas, cria-t-il, plus bas, maladroits I

Une seconde balle l'atteignit; on l'emporta hors de la mêlée. Il en revint et, depuis, alla mourir en Grèce.

J'assistais de mon belvédère à cette affaire. Quoique peu prodigue d'éloges, — ceux qui me connaissent me rendront cette justice, — je crus devoir en faire un rapport au gouvernement.

Le 14 mai au matin, je le crois du moins, — j'écris sans aucun point de repère et je puis me tromper de date,— nous déjeunions h la villa Spada, dans une chambre du troisième étage, avec Sacchi, Bueno et Corcelli; nous étions tous en manches de chemise; moi, un peu soucieux, car je venais de condamner à mort un de nos officiers, un Napolitain qui, pris

de terreur dans la nuit, avait abandonné son poste, lorsque nous entendons des pas pressés dans le corridor. La porte s'ouvre; je jette un cri: c'était Anita qui venait me rejoindre, conduite par Orrigoni.

Ces messieurs, reconnaissant ma femme, passent leurs habits et nous laissent.

— Savez-vous à quoi elle s'est amusée, en venant de la via délia Oorrizi, ici, général? me demanda Orrigoni.

— Non.

— A s'arrêter le long de Saint-'Pierre in Montorio pour regarder la batterie française. Tenez, voyez la poussière qui nous couvre tous les deux ! c'est celle qu'ont faite les boulets en frappant sur la muraille. Et, comme je lui disais : « Venez donc, mais venez donc 1 il est inutile de nous faire tuer ici, » elle a répondu : « Mon cher, pour des catholiques, comment trouvez-vous que les Français arrangent les églises?»

Chère Anita! je la 3errais contra mon cœur. Il me semblait que tout allait maintenant marcher selon mes désirs.

Mon bon ange était revenu à mes côtés.

Je regrettai de ne pouvoir accorder à Anita la première demande qu'elle me fit, et qui était la grftee

DE i. GARIBALDI 233

de Tofficier napolitain; mais il fallait un exemple. Je ne pouvais pas donner de récompenses à Medici pour son admirable conduite au Yascello, je dus donner une punition au lâche pour sa lâcheté. llfutfusiUé.

LA SUBPRISS

Le 13 juin, les Français avaient commencé un terrible bombardement. Sept batteries, vomissant incessamment le feu, battaient en brèche la face droite du troisième bastion de gauche, la courtine et la face gauche du deuxième bastion. Les autres s'occupaient particulièrement de la villa Spada et de la villa Savorelli, qui menaçait à chaque instant de nous tomber sur la tète, si bien qu'à mon grand regret je me vis, le 20, forcé de transporter mon quartier général au palais Corsini.

Il était impossible que j'y restasse; j'étais trop éloigné des murailles.

Il est vrai que je croyais pouvoir être tranquille. Attaqué tous les jours, tous les jours Medici, que nous appelions l'infatigable, repoussait les attaques et conservait son Vascello et ses cassines.

Je ne saurais trop dire et redire à son éloge que je ne sais pas comment il y a réussi.

Le 20 juin, trois brèches étaient praticables, malgié tout ce que nous avions fait, Manara et moi, pour nous opposer à Teliet des projectiles.

Au reste, je me faisais une fête de Tassaut. C'étaient des adversaires dignes de nous que ceux que nous avions en face de nous. Naus leur avions déjà montré que les Italiens savaient se battre. J'espérais leur montrer là ce que c'était qu'une lutte au couteau et au poignard.

Dans la soirée du 21, le deuxième bataillon de l'Union était de garde au bastion de gauche et à la défense de la brèche, ainsi que deux compagnies du 1*' régiment qui devaient être changées. Elles prolongèrent cependant leur service jusqu'au jour, pour meilleure défense du troisième bastion à gauche.

La première et la cinquième compagnie des bersaglieri étaient de service au Yascello ; la sixième et la septième, de garde aux approches de gauche, hors de la porte San-Pancracio, d'où s'étendaient nos sentinelles^ sur la droite, jusqu'aux murs du casino et à peu de pas de la parallèle française.

Ce service était horriblement dangereux. Il ne se faisait que de nuit, et, un peu avant le jour, tous les postes étaient retirés et la garde de nuit rentrait dans les murs.

Le major Galvandro avait la surveillance exté- R. 43.

226 HliMOIRES

rienre de cette ligne ; le colonel Rossi, le service de ronde dans rintérienr.

Après avoir dfsposé tous les avant-postes, le major était occupé à donner ses instruetions aux capitaines Stambio et Morandoli quand, vers onse heures de la nuit, un certain bruit, pareil à celui de quelque chose qui se brise, se fit entendre vers les bastions n** 2 et 3.

Quelques coups de fusil suivirent ce bruit, et tout rentra dans la nuit et dans le silence.

Qu'était-îl arrivé?

Que les Français s'étaient présentés tout à coup devant la brèche, non pas comme un ennemi qui monte à Passant» mais comme des soldats qui relè^ vent une garde.

D'où sortaient-ils? par oii étaient-ils venus? quel chemin avaient-ils suivi? Voilà ce quil iùt toujours impossible de savoir.

Beaucoup soupçonnèrent une trahison.

La sentinelle, interrogée, répondit que les Français étaient sortis de dessous terre et lui avaient ordonné de fuir.

Dans l même nuit, malgré une énergique résistance, le bastion n*" 7 et la courtine qui l'unit au bastion n^ 6 tomba, après un sanglant combat, aux mains des Français.

DE 7. «ÂBIBALDI 227

C'était justement le jour précédent que j'avais transporté mon quartier général de la villa Savorelli au palais Gorsini. Presque aussitôt Téyéqement arrivé, je fus prévenu par radjudant-major Délai, apr partenant au régiment de TUnion.

J'avoue que ma surprise fut grande, et que je ne fus pas des derniers à me ranger à Pavis de ceux qui croyaient à une trahison.

Suivi de Manara et du capitaine Hoffstetter, j'arrivai sur les lieux juste au moment où les beraaglieri» toujours éveillés et toujours prêts, se tenaient déjà réunis dans la rue qui conduit à San- Panoracio.

La légion italienne, prévenue, me suivait aupasde course; deux cohortei^ du colonel Sacobi venaient ensuite.

Sacohi envoya aussitêt une compagnie reconnaître les lieux; mais, arrivée au S0cond bastion, eiie fut contrainte, vu le nombre des Français, de se retirer dans la casa Gallioelli.

La terrible nouvelle était déjà répandue par la ville ; le triumvirat, prévenu, fit sonner le toscin. A ce bruit, chaque maison sembla rejeter ses nabi* tants; en un instant, les rues se irem parent de monde.

Le général en chef Roselli ^ le ministre de la

guerre, tout Tétat-major etMarini lui-même accoururent au Janicule.

Le peuple en armes nous entourait et demandait à chasser les Français des murailles. .

Le général Roselli et le ministre de la guerre étaient de cet avis; mais je me déclarai contre. .

Je craignais la confusion que jetterait dans nos rangs toute cette multitude, Tirrégularité des mouvements, les paniques si communes de nuit chez les gens non habitués au feu, et môme, comme nous l'avions vu dans la nuit du 10, chez les gens qui y sont habitués.

Je demandai donc positivement que Ton attendit au matin.

Au matin, on verrait à quel ennemi Ton avait affaire, cet ennemi fût-il la trahison.

Le jour venu, toute ma division était prôte, renforcée des régiments que le général Roselli mettait à ma disposition.

La compagnie des étudiants lombards, qui faisait partie de la légion Medici, était d'avant-garde.

La légion Medici elle-même avait reçu l'ordre de se joindre à nous.

Le canon de nos batteries, tourné sur les basnons occupés, tonnait à la fois de Saint-Pierre in Montorio, du bastion n" 8 et de Saint-Alexis.

1 Les étudiants lombards marchèrent les premiers à l'assaut. Quoique foudroyés par le feu des Français, ils se précipitèrent à la baïonnette sur la grand'garde et sur les travailleurs, qu'ils forcèrent à se concentrer dans le casino Barberini.

Les braves jeunes gens étaient déjà sur le terreplein du casino; mais, je venais d'apprendre à quelles forces nous avions affaire. Je vis qu'un second 3 juin allait m'emporter une moitié de ces hommes que j'aimais comme mes enfants. Je n'avais aucun espoir de déloger les Français de leur position; j'allais commander une boucherie inutile,

Rome était perdue, mais elle était perdue après une merveilleuse, une splendide défense. La chute de Rome après un pareil siège était le triomphe de la démocratie dans toute l'Europe.

Puis il me restait cette idée, que je conservais quatre ou cinq mille défenseurs dévoués qui me connaissaient, que je conimissais, et qui répondraient à mon premier appel ^

Je donnai l'ordre de la retraite, promettant pour cinq heures du soir un autre assaut, que je ne comptais pas plus donner que le premier.

1. La campagne de 1859 et l'expédition de Sicile prouvent que Garibaldi avait raison. A. D.

Les étudiants avaient été admirables. Je n'en ci* terai qu'un exemple.

Un peintre, le Milanais Juduno, fut rapporté percé de vingt-sept coups de baïonnette.

Bertani le sauva, et il se porte aujourd'hui admirablement.

Au reste, pour moi, tout était perdu, provisoirement du moins, non pas du moment que les Français étaient maîtres de nos brèches, mais du moment que le parti qui soutenait la république romaine à la constituante française était vaincu.

Supposez qu'en sacrifiant un millier de braves, j'eusse chassé les Français de leurs positions, comme je les avais chassés au 3 juin de leurs positions de la villa Corsini et de la villa Yalentini, comme au 3 juin, ils eussent repris, à force de troupes fhilches, toutes les positions d'où je les chassais.

Et ici je n'avais pas les mômes raisons de m'obstiner.

La villa Corsini, en notre pouvoir, empêchait les travaux d'approche.

Mais, une fois les travaux d'approche exécutés, une fois les brèches faites, qui pouvait empêcher la prise de Rome?

Ri^n,

Avant la nouvelle de la faite de Ledru-Rollin et

DE I. GàHTHAIDI S31

de ses amis en Angleterre, chaque jour où je prolongeai Tezistence de Rome était un jour d'espérance.

Après cette nouvelle, la résistance n'était plus qu'un désespoir inutile.

Or, je crus que les Romains avaient assez fait en face du monde pour n'avoir pas besoin de recourir au désespoir.

Les puissances coalisées avaient enfermé la république romaine, c'est-à-dire toute la démocratie de la péninsule, dans les vieilles murailles d- Aurélien.

Nous n'avions plus qu'à rompre le cercle et à porter, comme Scipion, la guerre dans Carthage.

Notre Carthage à nous, c'est Naples.

C'est là qu'un jour nous nous retrouverons tace à face, je l'espère, le despotisme et mot.

Dieu fasse ce jour prochain I

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