LIVRE XVI
publiquement déclarée contre les disciples de saint Augustin que le ridicule Loret lui en fit dans ce temps-là un grand éloge dans la Gazette burlesque qu'il envoya le 15 de ce mois à Madame la Princesse Palatine sous le nom de la Muse royale. Voici ses méchants vers :
La marquise de Sénecey, Dame excellente comme on sait, Est Ja capitale ennemie De secte que je n'aime mie.
La sage comtesse de Flaix, Si comtesse le lut jamais, Et qui si bien sa mère imite, Au précédent article écrite, De première dame d'honneur Fait la charge avecque splendeur1.
Il semblait que Dieu eût abandonné en ce temps-là plusieurs de ses serviteurs à la passion aveugle et à la haine irréconciliable de leurs ennemis qui les accablaient d'une infinité de calomnies; mais il leur faisait trouver leur force dans leur faiblesse même, quoique toute la société des Jésuites eût conspiré leur ruine.
On poursuivit vers le milieu de ce mois de janvier l'éclaircissement d'une petite histoire assez agréable, arrivée quelques années auparavant dans le diocèse d'Amiens, et que l'on n'avait apprise à Paris que depuis fort peu de jours. Il y avait à la campagne une contestation entre le curé de la paroisse de Hérissart8 et la dame du lieu, veuve de M. Montébine, qui refusait de payer la dîme à quelques réguliers auxquels elle était due en partie conjointement avec ce curé, et comme le curé la tenait tout entière à ferme, il la pressait par des raisons de conscience et même par des menaces d'excommunication de lui faire justice sur ce sujet; mais elle ne pouvait se résoudre à lui donner cette satisfaction. Un jour qu'ils disputaient ensemble sur cela en présence de M. de Caumesnil et de quelques gentilshommes du voisinage, elle lui avoua que
1. Tout ce passage, depuis Voilà de quelle manière est barré au ms. et ne figure pas aux copies.
2. Petite commune de l'arrondissement de Doullens (Somme), à quatre ou cinq lieues au nord d'Amiens.
les discours qu'il lui avait autrefois tenus lui avaient causé quelque scrupule; mais que sa conscience jouissait d'un profond repos sur ce point depuis qu'elle avait consulté de plus habiles gens que lui pour s'en éclaircir, et qu'en ayant conféré sérieusement avec eux, ils lui avaient déclaré sans hésiter que les soins que feu monsieur son mari avait pris pendant sa vie, et qu'elle continuait de prendre elle-même, après sa mort, pour éviter les logements des gens de guerre, d'aller ou d'envoyer au devant d'eux, et de les traiter en son château, méritaient bien qu'elle se dispensât de payer la dîme. Le curé l'ayant pressée de lui dire quels gens lui avaient donné cette assurance, et si elle était persuadée qu'ils fussent plus savants que l'Église, qui oblige tous les paroissiens à payer la dîme à leur curé, la dame lui répondit que c'étaient les plus savants hommes du siècle, les Jésuites d'Amiens, chez qui elle avait été consulter le Père Perrières, procureur de la maison; et comme le curé de Hérissart lui demanda si ce Révérend Père avait bien voulu donner son avis par écrit, elle produisit son soulier, où le jésuite avait fait écrire par sa demoiselle suivante : Tota conscientia, qu'elle prononçait elle-même en cette manière comme cette fille les avait écrits au lieu de mettre Tuta conscientia; ainsi que le casuiste indulgent les avait prononcés. Une nouveauté si surprenante fit rire toute la compagnie qui n'avait jamais ouï dire que l'on écrivît des résolutions de cas de conscience sur des souliers.
M. le curé de Hérissart, n'ayant pas de satisfaction de sa paroissienne, alla lui-même aux Jésuites d'Amiens trouver celui qui flattait la cupidité de cette dame par une décision si mal fondée; et comme ce Père, à qui il ne disait la chose qu'en général, voulait d'abord feindre d'ignorer le fait; il lui dit qu'il s'agissait de la dame sur le soulier de laquelle il avait fait écrire; Tota conscientia, et qu'il avait dispensée du paiement de la dîme par la considération de ses bons offices pour la paroisse et de ceux que défunt son mari lui avait rendus. Le jésuite, ne pouvant s'en défendre après tant de circonstances, lui dit que cette dame l'avait surpris par une fausse exposition du fait, et lui promit de lui faire payer la dîme. Mais le curé ne se contentant point de sa parole, et protestant qu'il ne paierait pointa leurs Pères cette portion de dîme qui leur était due sur le fermage dont il avait le