‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 308 sur 432 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

ments de cette nature, et qui avaient toujours été rigoureusement rejetés comme suspects et dangereux à cette ville, ne pouvaient être résolus que par le consentement général de tous les habitants, et protesta, en cas que l'on passât outre, d'y résister ouvertement.

Le Père Du Fresne et ceux de sa faction, voyant que cette assemblée leur était inévitable, s'assemblèrent chez le premier échevin et conclurent qu'il fallait solliciter une lettre de cachet que ce jésuite ne manqua pas de faire venir peu de jours après. Et ayant ensuite fait convoquer une assemblée générale, et ayant fait la lecture de cette lettre, le premier échevin et les magistrats qui étaient de sa cabale dirent qu'après ces marques de la volonté du roi et de son affection pour ces Pères, il n'y avait pas lieu de délibérer.

Ils se levèrent en effet pour s'en aller, lorsque le peuple, irrité d'un procédé si inouï, commença à murmurer d'une étrange sorte, et quelqu'un des plus considérables d'entre eux ayant remarqué quelques termes de la lettre sur lesquels personne n'avait fait réflexion, il représenta avec vigueur que tant s'en faut que les paroles auxquelles elle était conçue fussent favorables aux Jésuites, qu'au contraire, elles étaient tout à fait contre eux, puisque Sa Majesté disait n'avoir écrit cette lettre que sur ce qu'on lui avait donné à entendre que la plus grande partie des habitants consentait à cet établissement; ce qui étant visiblement faux, il s'en suivait de là. par une conséquence nécessaire, que Sa Majesté ne voulait pas violenter les sentiments des habitants d'une ville qu'il honorait d'une affection particulière. Sur cela, tout le peuple commença à crier par diverses fois : Vive le roi, sans Jésuites,et témoigna tant d'indignation contre les magistrats et leurs adhérents que la chose allait au tumulte, si les plus opposés aux Jésuites ne se fussent employés pour l'empêcher. Ils ne purent néanmoins y réussir de telle sorte que le peuple ne demandât qu'on délibérât pour la dernière fois sur ce prétendu et dangereux établissement. Les partisans des Jésuites, confus d'un si mauvais succès, eurent encore recours à la ruse, et dirent qu'en l'état où étaient les choses, cela ne se pouvait faire sans confusion, et qu'ainsi ils priaient que l'assemblée fût remise jusqu'au mercredi suivant, ce qui irrita le peuple tout de nouveau, et il n'y aurait jamais consenti si les plus sages d'entre eux, qui

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n'avaient en vue que l'utilité publique, n'eussent usé envers les autres de prières très pressantes pour leur faire agréer ce retardement, dans la crainte qu'ils avaient de quelques événements tragiques si l'on eût délibéré durant une telle chaleur.

Les partisans des Jésuites ne se consolèrent de la consternation où ce mauvais succès les mettait inopinément que par l'espérance de s'en relever parles cabales qu'ils feraient dans cetintervalle de temps pour rompre et dissiper l'assemblée. Pour cet effet, ceux de leur faction s'étant trouvés le mercredi devant la maison de ville, selon l'ordre qui leur en avait été donné, et n'ayant fait sonner la cloche que deux ou trois fois, quoique ce fût un jour de police, on envoya dire au peuple, qui demandait à monter, qu'il n'y avait point d'assemblée. Mais le peuple irrité de cette conduite, et connaissantleur mauvais dessein, leur manda qu'il était absolument résolu de monter pour délibérer sur cette affaire qui avait été remise. Cela les ayant surpris et ne pouvant plus esquiver, ils envoyèrent leur greffier pour le prier de monter. Ce fut alors que Ton opina paisiblement sur cette importante affaire, à la réserve des partisans de ces Pères, dont pas un ne voulut demeurer. Et ce fut aussi alors que la sentence formelle de l'exclusion des Jésuites fut prononcée par un consentement si général, que les magistrats mêmes qui jusque là les avaient ouvertement favorisés furent contre eux sans l'exception d'un seul; tout le monde ayant été d'avis de cette exclusion, tant pour le présent que pour l'avenir.

On ne saurait exprimer à quel point cette résolution, qui devait ruiner pour jamais toutes les espérances des Jésuites, porta la fureur du Père Du Fresne, qui s'était vanté tant de fois de faire réussir leur entreprise. Mais ses actions en firent connaître quelque chose : il commença par presser avec violence les magistrats d'établir d'autorité absolue, en vertu de cette lettre de cachet, ceux de sa compagnie dans ce collège, nonosbtant la résolution contraire et générale de toute la ville, offrant de se mettre à leur tête pour l'exécution de ce dessein, sans considérer (tant sa passion était aveugle) qu'on ne pouvait tenter de l'exécuter qu'il n'en coûtât la vie à ceux qui entreprendraient de faire une telle violence à tout un peuple.

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Cette proposition ayant été rejetée comme extravagante, il monta en chaire, non pas pour y prêcher les vérités de l'Évangile, mais pour y publier mille faussetés et mille calomnies contre les plus gens de bien de la ville ; et ne se contentant pas de déchirer les vivants parce qu'ils s'opposaient généreusement à l'exécution d'un dessein qui allait à la ruine de leur patrie, sa rage le porta jusqu'à vouloir noircir la mémoire des morts, en traitant comme hérétique feu M. l'abbé de Saint-Cyran,dont la sainteté de vie, jointe àl'éminence de sa doctrine, est révérée de toutes les personnes de vertu et de piété, et fait un des plus grands ornements de la ville de Bayonne laquelle, quoique très catholique, cet insolent déclamateur traita ensuite comme une seconde Genève. Ce qui causa un tel scandale et donna une telle indignation à tout le monde, que même ses plus affidés ne purent s'empêcher de témoigner qu'ils en étaient fort mal satisfaits. Mais ce Père, au lieu de concevoir du repentir d'avoir ainsi profané la chaire de vérité et abusé d'une manière si étrange et si odieuse de la sainteté de son ministère, employa le Père Colomban, l'un de ses compagnons et non moins séditieux que lui, pour prêcher diverses fois les mêmes choses dans la chapelle d'une métairie d'un de leurs plus confidents.

Depuis ce temps là, les Pères, au lieu de s'appliquer à procurer cette sainte union des cœurs si recommandée par la propre bouche du Sauveur du monde, et qui est la grande marque du christianisme, travaillèrent avec tant de soin à diviser les maris d'avec les femmes, les pères d'avec les enfants, les frères d'avec les frères, que les gens de bien furent contraints de déplorer les effets funestes de cette opposition entre ceux qui sont doublement obligés, tant par les lois de la nature que par celle de la grâce, à n'être qu'un cœur et qu'une âme; et ce malheur aurait passé encore plus avant si Dieu n'en eût arrêté le cours.

M. le maréchal de Grammont1, gouverneur de Bayonne, y étant arrivé, le Père Du Fresne reprit courage et le pressa tellement par ses importunités continuelles qu'il le fît résoudre à proposer de nouveau l'établissement de ceux de sa compagnie. Ainsi le 6 juillet 1656, on convoqua une

1. Antoine de Gramniont (1604-1678), duc et pair, gouverneur de la Navarre et du Béarn, maréchal de France en 1641.

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quatrième assemblée générale où, à la réserve de onze personnes qui même ne convenaient point entre eux d'opinion, tous unanimement conclurent à l'exclusion des Jésuites, et que ce seigneur serait supplié de faire sortir de la ville ces perturbateurs du repos public. Douze députés des plus remarquables d'entre toutes les conditions ayant rapporté à M. le maréchal de Grammont ce sentiment général de l'assemblée, il ne parla plus de cet établissement et se confirma dans la résolution qu'il avait prise, et le Père Du Fresne lui ayant écrit et confirmé de vive voix le jour précédent qu'il avait résolu de se retirer parce qu'il prévoyait quelle serait l'issue de l'assemblée, ce seignenr augmenta la satisfaction qu'il en avait eue.

Mais la prétendue retraite d'un jésuite si emporté n'était que le commencement d'une nouvelle supercherie; car ne pouvant être reçu dans la ville, i) voulait s'emparer de ses dehors pour l'assiéger et être toujours en état de continuer la pointe de son dessein. Ainsi, ayant obtenu de M. le maréchal de Grammont la permission de bâtir une petite chapelle et un petit corps de logis dans le bourg du Saint Esprit, qui est hors de rétendue du gouvernement de Bayonne, il se mit à y travailler puissamment, et un bourgeois de ses confidents lui demandant comment il prétendait fournir à cette dépense et à la subsistance des Pères qu'il voulait établir en ce lieu là, il lui répondit que leur intention était d'obtenir du roi pour ce sujet quatre mille écus de revenu sur la portion que la ville de Bayonne a en la coutume. Sur quoi l'autre ayant réparti que c'était une dangereuse pensée, et capable, s'il l'entreprenait, de mettre toute la ville en combustion, il lui échappa de répliquer qu'il voyait bien qu'il ignorait leurs maximes, selon lesquelles, pourvu qu'ils réussissent en leurs entreprises, tout ce qui en pourrait arriver leur était indifférent.

Cependant les Portugais qui demeuraient dans ce bourg du Saint-Esprit, ne pouvant souffrir cet établissement des Jésuites que leur nation regarde comme leurs mortels ennemis, et qu'ils considéraient comme des espions perpétuels qui travaillaient sans cesse à les perdre, eurent recours à ce maréchal pour empêcher une si dangereuse nouveauté, et déclarèrent que si les Jésuites ne sortaient pas de ce lieu-là, ils aimaient mieux s'en bannir eux-mêmes. M. de Grammont

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