‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 2)Chapitre 62 sur 432 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

que la nouvelle de cette guérison miraculeuse ne s'y répandit que peu à peu. Les unes la surent seulement le lendemain, les autres trois jours après, les autres au bout de huit; et il s'en trouva quelques-unes qui l'ignorèrent encore quinze jours après.

Mais ce qui est plus remarquable est que la Mère Catherine Agnès de Saint-Paul Arnauld, qui faisait alors la charge de prieure, laissa passer une semaine entière sans en rien faire savoir à cet ecclésiastique, son parent, qui la lui avait envoyée. Néanmoins, après ces huit jours, elle pensa que le respect qu'elle lui devait l'obligeait à lui en donner avis par une lettre qui contenait ces propres paroles :

« Monsieur mon cousin,

« Je n'ai pu encore vous remercier de la bonne pensée que vous avez eue de nous favoriser de votre sacré reliquaire. Il parait que c'a été par une inspiration de Dieu, qui en voulait tirer un effet merveilleux dont je vous dois informer quoique je n'aie pas dessein de le faire savoir à personne. » Elle lui fait ensuite une brève relation du miracle dont M. Dalencé, fameux chirurgien, venait de faire le récit le même jour1, et elle finit par ces mots : « Voilà, Monsieur, une attestation bien certaine de votre relique, dont il a plu à Dieu de nous consoler, et je Je prends pour un présage qu'il veut guérir nos âmes et les sanctifier par les épines des persécutions dont on nous menace. »

Cette modestie toucha extrêmement M. delaPotherie qui lui répondit en ces termes le 1er avril :

« Ma Révérende mère et cousine,

<.< La lecture de la lettre que vous m'avez fait la charité de m'écrire m'a causé une si grande consolation que la joie m'a tiré des larmes du cœur et des yeux. Je loue l'humble retenue que vous avez de ne [pas] divulguer ce miracle, parce qu'il est arrivé en votre monastère dont plusieurs, par la malice du temps, ont une telle aversion qu'ils ne voudraient pas le croire, mais plutôt que vous l'auriez mis en avant pour donner quelque autre estime de votre maison,

1. Ms. : ... Miracle que M. Dalencé, fameux chirurgien, en venait de faire le même jour.

ou pour d'autres intérêts que ces personnes se forgeraient en l'esprit selon leur humeur et leur fantaisie. Mais pour moi, je crois être obligé de le faire connaître avec discrétion dans les occasions pour n'aller au contraire de ce que nous apprend l'ange dans Tobie, qu'il est bon de cacher le secret du roi; mais qu'il est raisonnable de révéler et confesser les œuvres de Dieu.

Et agissant de la sorte, peut-être que ceux qui entendront ce miracle si assuré arrivé en votre maison, et non sans un trait particulier de la providence de Dieu, diminueront de l'aversion qu'il y ont et auront quelque compassion des persécutions dont vous êtes attaquées sans sujet. Je ne fais aucun doute que Notre Seigneur ne veuille sanctifier vos âmes par ces persécutions, et je le supplie de tout mon cœur qu'il vous fortifie pour les supporter. »

Celte modération des religieuses fut très sage ; elles crurent qu'elles devaient adorer en secret et en silence cette œuvre de Dieu ainsi qu'elles avaient fait en des rencontres pareilles depuis quinze ans. rMais comme Dieu, en inspirant à ses serviteurs le désir de cacher aux yeux des hommes les grâces qu'ils reçoivent de lui, ne laisse pas de les faire éclater par d'autres moyens, il voulut en cette occasion que ce miracle fût su de tout Paris et cru même de toute la cour, sans que les religieuses y contribuassent en rien.

Les médecins et les chirurgiens qui étaient touchés d'une si grande merveille se tinrent obligés en conscience de le dire à tout le monde pour rendre gloire à Celui qui leur avait fait voir sur l'œil et sur le visage tout défiguré de cette petite fille les traits vénérables de sa main toute puissante. Ce que fit encore le père de la petite, qui n'étant venu que pour assister à l'incision et à l'application du bouton de feu sur l'œil de sa fille, fut si surpris de la trouver si parfaitement et miraculeusement guérie lorsqu'il la vit à Port-Royal le 5e jour d'avril, qu'il se crut obligé, par un sentiment de reconnaissance envers Dieu, de faire assembler les médecins et les chirurgiens qui donnèrent tous leur attestation par écrit, le jour du vendredi saint. Et ensuite, il joignit sa voix à la leur et imita le zèle de celui de l'Evangile qui publia partout la grâce qu'il avait reçue de J.-C. nonobstant la défense de J.-C. même.

Cependant toute la certitude d'un effet si merveilleux et

toute l'édification qu'il avait causée dans l'Eglise ne purent empêcher qu'il ne se trouvât des personnes dans l'Église même qui osèrent dire qu'ils en étaient scandalisés.

Les Jésuites firent sans honte ce que les hérétiques n'avaient pu faire sans découvrir ouvertement leur animosité contre l'épouse de J.-G , et travaillèrent continuellement dans tout le reste de cette année à. ruiner la vérité de ce miracle dans l'esprit du peuple par une infinité de faux bruits qu'ils répandirent partout.

D'abord ils dirent à plusieurs personnes que c'était une fourberie ' et une supposition, et que Ton produisait la sœur aînée de la petite fille malade au lieu d'elle. Ce qui obligea de faire voir à M. le Promoteur et à plusieurs autres les deux sœurs ensemble. Ils publièrent depuis que la fistule lacrymale était revenue, et qu'elle en était plus malade que jamais. Ce qui porta M. Dalencé, chirurgien, qui Pavait vue malade et parfaitement guérie, à venir à Port- Royal avec le médecin d'un prince du sang pour le convaincre, ainsi qu'il fit par ses propres yeux, de la fausseté de ce bruit. Ils dirent enfin que véritablement la guérison de son œil avait toujours continué ; mais que la malignité de l'humeur qui lui causait cet ulcère à l'œil était tombée sur les parties nobles et l'avait réduite aux derniers soupirs. M. Guillard, chirurgien, et M. Félix2, premier chirurgien du roi, qui tous deux l'avaient vue malade et guérie, leur en donnèrent le démenti par leurs attestations.

Comme il était de la dernière importance d'informer de ce miracle, M. Du Saussay avait reçu l'ordre de la cour de s'y appliquer dans le temps des visites qu'il faisait à Port- Royal au mois de juin ; mais elles furent traversées par un ordre supérieur qui lui fit perdre son pouvoir, et qui l'obligea de reconnaître que la curiosité du pape touchant son portrait et le jugement de M. le cardinal de Retz touchant sa conduite étaient des choses bien différentes.

1. Ms. : Une fourbe, comme dans La Fontaine : La fourbe et V erreur.

2. François Félix de Tassy, premier chirurgien de Louis XIV, et père du célèbre Charles Félix qui lui succéda dans cette charge.

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