‹ Mémoires de Godefroi Hermant sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècleChapitre 100 sur 524 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

trahir la vérité, qu'ils savaient lui être plus chère que la vie. C'est ainsi que les amis sont quelquefois un sujet de tentation aux plus parfaits, quand la liaison que la seule charité leur avait fait prendre d'abord est encore accompagnée d'une tendresse trop humaine pour les personnes qu'ils aiment *.

Pendant qu'ils étaient occupés de cette négociation, M. Lescot, docteur de Sorbonne et confesseur de M. le cardinal de Richelieu, vint au bois de Vincennes, le dimanche 29 avril 1640. S'étant arrêté chez M. du Moulinet, lieutenant, il envoya dire à M. de Saint-Cyran par un soldat qui le gardait, qu'il était venu pour parler à lui, et que, s'il n'était point indisposé, il monterait dans sa chambre; et il usait de cette précaution parce que vraisemblablement il savait que l'abbé qu'il demandait avait pris médecine ce jour-là.

M. de Saint-Cyran, après s'être mis devant Dieu pour apaiser par sa grâce quelque légère émotion que la nouvelle de cette visite excitait inopinément dans son cœur, et l'ayant prié de le conduire en cette occasion si importante, reçut M. Lescot, et le fit asseoir sur une chaise à bras et se mit auprès de lui sur un pliant. Use trouva en cet instant dans une entière liberté d'esprit, et ne sentit plus en luimême qu'une vigueur qui avait besoin de la grâce de Dieu pour être modérée et bien conduite, le léger ressentiment, qu'il avait eu de toutes les choses passées s'évanouit à l'instant, et il se trouva dans la disposition de le recevoir, non comme son commissaire et son juge, mais comme un homme d'honneur et semblable aux autres qu'on écoute paisiblement, quand il vient de la part d'une personne de la première considération, avec laquelle on n'a rien à démêler. Il commença par lui dire d'une voix basse, et comme un homme sage qui voulait se ménager, que ses amis qui s'employaient pour sa liberté envers M. le cardinal lui avaient fait entendre qu'il était prêt de donner quelque chose par écrit. A quoi M. de Saint-Cyran ayant répondu qu'il était vrai, et qu'il était disposé à le faire en la manière que ses amis l'entendaient, et ayant même demandé du papier et de l'encre qu'on lui apporta, il se mit à écrire une déclara-

1. Extrait d'une lettre écrite avec du crayon par .M. de Saint-Cyran* Note du lus.

lion, ayant été concerté avec ses amis qu'il la donnerait. Mais avant que de commencer, il dit à M. Lescot, ce qu'il avait autrefois dit à quelqu'un, qu'en lisant dans l'Écriture qu'ils avaient fait à saint Jean tout ce qu'ils avaient voulu, et qu'il pouvait dire, étant Jean de nom, qu'on avait dit de Jean tout ce qu'on avait voulu, et qu'il lui venait présentement dans l'esprit de fonder son écrit sur quatre ou cinq excellentes paroles de saint Jean. Comme il eut donc pris la plume et qu'il s'arrêta tant soit peu pour rappeler ces paroles en sa mémoire, M. Lescot lui dit que s'il voulait, il se retirerait pour lui donner plus de loisir ; mais M. de Saint-Cyran lui répliqua qu'il n'était pas besoin qu'il en usât de la sorte, et qu'il ne s'était arrêté que pour éviter cela; et aussitôt il écrivit et signa tout de suite la déclaration qui suit :

« Je proteste devant Dieu et ses anges que je n'ai jamais eu aucunes opinions particulières, et n'en veux avoir jamais d'autres que celles de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, à laquelle je veux toute ma vie adhérer, jusqu'aux moindres franges et filets de sa robe, et nommément au saint Concile de Trente, tant aux canons qui en forment les dogmes de la doctrine, qu'aux décrets qu'il a faits touchant la discipline et l'administration des sacrements, sachant que c'a été le sujet principal de l'assemblée, comme la première cause de la plainte des hérétiques, ainsi qu'il est porté à la fin du même concile. »

Après qu'il eut écrit les deux ou trois premières lignes de cette déclaration, M. Lescot lui dit en peu de paroles basses et entrecoupées, et pour lui témoigner plus qu'il ne l'exprimait, s'il ne voulait pas bien y mettre quelque chose de l'attrition et de la contrition. Mais M. de Saint-Cyran lui répliqua qu'il ne le pouvait, qu'il n'aimait pas les contestations, qu'il ferait tout ce qu'il pourrait, sa conscience sauve; que, pour lui faire voir sa facilité, il y ajouterait quelque chose du Concile de Trente, sur lequel était fondée la prétention de ceux qui tiennent pour l'attrition, et que s'il était vrai qu'il eût décidé cette matière, on aurait sujet d'être satisfait de lui, lorsqu'il se serait soumis à ce Concile. Ce qu'il dit avec tant de modération et une si grande liberté, que M. Lescot vit bien qu'il n'y fallait pas revenir, de sorte qu'en se taisant il le laissa achever. Aussi ce docteur parais-

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sait agir comme un homme qui ne demandait simplement qu'un écrit qui pût servir de quelque couverture \ Et ce fut ce qui porta M. de Saint-Cyran à faire mention du Concile de Trente, pour le contenter en quelque chose.

Après qu'il eut cessé d'écrire, M. Lescot lui fit quelque difficulté sur la doctrine, en tant qu'elle est distinguée de la discipline. M. de Cyran lui ayant répondu en peu de mots ce qu'il fallait, et voulant toujours ôter les scrupules, il ajouta que si il voulait, il distinguerait en cet écrit ces deux choses, et à l'instant il écrivit quatre ou cinq mots sur une des lignes, mais parce que cela faisait quelque difformité, il s'offrit à copier le tout, ce qu'il fit fort promptement. Voilà de quelle manière fut dressée la déclaration que l'on vient de rapporter.

Cette addition du Concile de Trente donna occasion à M. de Saint-Cyran de lui dire, sur ce qui s'était passé l'année précédente, qu'il lui était arrivé la même chose qu'il avait autrefois ouï dire à M. le cardinal du Perron, que se trouvant pressé sur la matière du pape par feu M. l'avocat général Servin3, qui l'était venu voir, et ne lui voulant pas répondre si fortement qu'il eût pu, de peur de le fâcher, il eut une telle émotion de la contrainte qu'il se fit qu'il en eut la fièvre la nuit suivante ; qu'il pouvaitdire demême qu'ayant eu dessein de s'humilier beaucoup, il s'était retenu comme par force en parlant du Concile de Trente, dans lequel il voyait clairement que toute la discipline ancienne touchant la pénitence était contenue, ce que M. Lescot écouta sans dire un seul mot.

M. de Saint-Cyran lui dit aussi que jamais homme n'avait été accusé plus injustement que lui de n'approuver pas le Concile de Trente, et que néanmoins c'était une chose admirable que tous les accusateurs étaient gens de bien et dévots, qu'il les connaissait tous, tant les visibles que les invisibles, mais qu'il ne se plaignait de personne, et que s'il le voulait faire, il ne se plaindrait que d'un seul. Et sur ce, M. Lescot lui demanda si ce n'était parle P. Joseph (il était mort le 3 décembre 1638), il lui dit que non, mais que c'était le P. de Condren, général de l'Oratoire.

1. Ms. : Ce qui faisait qu'il se retirait aussitôt. — Supprimé, et sans doute avec raison.

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