LIVRE II
prennent le bien de leurs pères, et ne fondait cela que sur cette méchante raison, que ces pères aimeraient mieux avoir perdu tous leurs biens que de voir leurs enfants être en disgrâce avec Dieu pour ce sujet. Il permettait aux valets qui se plaignaient de leurs gages, de se payer par leurs mains, et d'user de compensation, aux dépens d'autant de biens de leurs maîtres qu'ils croient leur être dû.
Il dispensait d'obligation de restituer et excusait de péché mortel ceux qui prennent à diverses fois des choses de petite valeur, quand même cela monterait à une quantité considérable.
Il exemptait aussi de restitution ceux qui, ayant du bien d'autrui, sont dans une ignorance invincible du droit ou du fait, comme ceux qui ont acquis de grands biens par quelques trafics, prêts ou contrats susuraire, qu'ils ont cru être bons, et ne voulait même pas qu'ils y fussent obligés après qu'on les avait instruits de l'injustice de ces contrats.
Il en dispensait aussi ceux qui s'approprient des choses qu'ils ont trouvées, pourvu qu'ils soient pauvres, et ceux qui ayant prié quelque tiers de faire quelque méchante action à leur instance, comme de battre leur voisin, ou de brûler la grange d'un homme qui les avait offensés. Mais la raison sur laquelle il établissait son sentiment est horrible; car il disait que ce tiers pouvait toujours ou refuser ou accorder ce qu'on désirait de lui, et que rien ne l'y a obligé que la douceur, la bonté, et la facilité de son esprit, faisant ainsi passer pour civils et obligeants des brûleurs de grange ! 11 employait toutes sortes de raffinements et de palliations pour autoriser l'usure, et il n'y avait plus guère que des idiots et des hommes sans esprit qui fussent capables d'en commettre, selon ses maximes.
Il enseignait qu'un bouillon d'herbes ou un hareng sauret à la collation n'étaient pas capables de rompre le jeûne.
Il renversait l'obligation de la messe de paroisse, permettait indifféremment à tous les réguliers privilégiés d'absoudre des cas réservés par les évêques, et ne voulait pas obliger à la répétition de la confession des fautes mortelles ceux qui ne s'en étaient accusés qu'en gros.
Mais La règle qu'il apportait pour discerner si une action est mortelle ou si elle ne l'est pas, était là fehose du monde
la plus dangereuse; car voici comme il s'explique :
« Pour pêcher et se rendre coupable devant Dieu, il faut savoir que la chose qu'on veut faire ne vaut rien, ou du moins en douter, car pas une action n'est imputée à blâme, si elle n'est volontaire; et pour être telle il faut qu'elle procède d'homme qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu'il y a de bien et de mal en elle... Quand la volonté à la volée ou sans discussion se porte à vouloir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose, avant que l'entendement ait pu voirs'il y a du mal a la vouloir, ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle action n'est ni bonne ni mauvaise, d'autant qu'avant cette perquisition, cette vue et réflexion d'esprit dessus les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle on s'occupe, l'action avec laquelle on la fait n'est volontaire. »
Toutes les personnes éclairées regardaient ce misérable principe comme une porte que ce Père ouvrait à tous les crimes imaginables, et ne croyaient pas que l'on pût guère rien dire de plus dangereux dans la pratique.
Cependant le livre où ces pernicieuses opinions étaient enseignées en notre langue avait déjà été imprimé jusqu'à cinq fois, parce que les hommes qui, par leur penchant, courent naturellement vers la nouveauté, y volent quand elle favorise le relâchement de leurs mœurs; et le règne des casuistes n'ayant presque point été troublé jusqu'à ce temps-là, il n'y avait que trop de personnes qui étaient ravies de voir flatter ainsi leurs passions par cette doctrine accommodante, et ne craignaient pas de prendre l'erreur pour la vérité.
Tous ceux qui aimaient l'Église ne pouvaient sans gémissement et sans indignation voir l'inondation de ce torrent, et le progrès d'un désordre si public et si scandaleux, qui était capable de perdre les âmes. Parmi les prélats, M. Solminihac1, évêque de Cahors, en était pénétré d'une profonde douleur, et comme il menait la vie d'un pénitent très austère, dans l'état hiérarchique où il était élevé, il y avait déjà longtemps qu'il sollicitait le zèle de ses confrères de ne pas différer plus longtemps la condamnation d'un ouvrage si dangereux.
i. Alain de Solminihac, né en 1593; évêque de Cahors en 1637, mourut en odeur de sainteté en 1659.