LIVRE III
en avait entrepris la ruine, que ne se contentant pas de vouloir embarrasser M. Arnauld par le grand nombre de leurs écrivains, ils tâchèrent encore de l'accabler par le poids de l'autorité.
I] y avait déjà longtemps qu'Henri de Bourbon, premier prince du sang, s'était lié avec eux d'une affection particulière dont il leur avait donné des marques en plusieurs rencontres, et particulièrement en leur confiant l'éducation de deux princes, ses enfants, dont l'aîné avait déjà commencé à être l'un des principaux soutiens de cet Etat, par la suite de ses victoires, et l'autre était destiné de Dieu pour être un jour l'édification publique de l'Église et le modèle des princes pénitents. Les Jésuites ménagèrent si adroitement l'esprit de M. le Prince, et lui firent prendre tant de part dans leur querelle particulière, qu'en cette même année 1644 on vit paraître un petit livre intitulé : Remarques chrétiennes et catholiques sur le livre de la Fréquente communion, qui a paru nouvellement sous le nom de M. Antoine Arnauld, etc. A la vérité le nom de M. le Prince n'était pas exprimé dans cet ouvrage; mais comme le titre même portait qu'il était imprimé par commandement, cette forme extraordinaire, qui le distinguait du commun des livres, en fit bientôt connaître l'auteur, qui de sa part ne le désavoua point. Mais comme il ne disait rien de nouveau, on se tint dans les bornes du respect et du silence sans lui répliquer, et on ne s'en est servi que pour faire voir qu'il avait été plus équitable que les Jésuites en ne jugeant de M. de Saint- Cyran, après sa mort, que d'une manière assez favorable.
La cause de ces Pères n'avait encore été soutenue, dans des écrits publics, que par un évêque imaginaire, c'est-àdire par leur P. Lombard qui avait pris cette qualité, et s'était transformé en Eusèbe pour avoir occasion d'écrire des lettres pleines d'erreurs et de calomnies, et de les adresser à un faux et chimérique Polémarque. Mais messire Charles François Abra de Raconis, qui s'était déjà signalé dans l'affaire de la censure du P. Séguenot, publia vers ce temps là un fort gros volume intitulé : Examen et jugement du livre de la Fréquente communion, fait contre la fréquente communion, et publié sous le nom du sieur Arnauld, docteur de S07*bonne, où est ajouté un traité très important du directeur
solide et apostolique, pour opposer au directeur visionnaire de 7ios nouveaux prophètes.
Ce long et vaste ouvrage, qu'il dédia à la reine régente, dont il se qualifiait aumônier, n'était qu'une réponse à la lettre du sieur Auvray1, qui de méchant poète comique, s'était fait prêtre, laquelle commençait ainsi* :
« Monseigneur,
« Trouvez bon que je fasse quelque diversion de vos armes : cela n'interrompra pas le cours de vos victoires; ce que vous ne ferez pas devant Ipres, vous le ferez ailleurs. Le parti de l'Église n'en sera point affaibli; Dieu en recevra gloire; en m'assistant en quelque chose, vous ne leur manquerez en rien. Vous avez su que l'alarme est grande au camp de l'Épouse, par le bruit que fait un livre de la Fréquente communion, contre la fréquente communion. Le trouble a passé jusqu'au sanctuaire ; et plusieurs, s'ils ne sortent de l'Église, en prennent sujet de quitter l'autel : Altaria tua, Domine virtutum. C'est la voix publique, etc.... »
Ce style guerrier fut comme le son d'une trompette qui anima M. de Lavaur au combat; mais le succès lui en fut si désavantageux qu'il eut sujet de se repentir de n'avoir pas gardé le silence; et les deux gros volumes qu'il mit au jour furent tellement ruinés par les ouvrages dont nous parlerons dans la suite, que l'unique fruit qu'il en recueillit fut d'avoir le cœur rongé d'un chagrin continuel qui dura jusqu'à sa mort. Car quoique, dès que son livre parut, le P. Yves, capucin, lui en écrivît de grands éloges, le 4 de mai, et relevât son esprit et sa plume infatigable de tenir fort contre un monstre à tant de têtes, (c'est ainsi qu'il nommait M. Arnauld), néanmoins cette joie fut très courte, et il ne ressentit pas même le succès des sollicitations de ce capucin à Rome, quoiqu'il lui mandât que leur vice-général, qui était qualificateur de l'Inquisition, lui donna bonne espérance de l'affaire et demanda en hâte les plus notables propositions de M. Arnauld.
1. Personnage inconnu qu'il ne faut pas confondre avec le poète comique licencieux Jean Auvray (1590-1633), avocat au Parlement en Normaudie, poète licencieux et ensuite auteur édifiant.
2. Écrit puis barré au ms. : « laquelle commençait par ces agréables paroles. »