CHAPITRE XXVIII
ÉditioD des Dogmes Ihéologiques du P. Petau*. Le P. Sirmond publie son faux Prœdestinalus. On y répond.
Tout le monde attendait avec beaucoup d'impatience les Dogmes théologiques du P. Petau, qu'il enfantait depuis longtemps. Mais les trois premiers tomes, qu'il en publia cette année, ne parurent pas plus tôt que toutes les personnes équitables qui font gloire de révérer la doctrine des saints Pères de l'Église furent offensées du mépris injurieux qu'il faisait des sentiments de saint Augustin. Car les ayant rapportés sur le sujet de la prédestination, il les renverse et les réfute aussitôt dans la suite de son ouvrage, et préfère ses imaginations aux maximes de ce saint docteur, qui ont toujours été si vénérables aux papes et aux conciles. Ce fut encore une nouvelle occasion de dispute, et nous en verrons les suites.
Mais si on blâma, avec raison, la témérité de ce jésuite, le P. Sirmond, son confrère, s'exposa aussi au mépris des gens de lettres par la publication d'un auteur qui ne pouvait voir la lumière qu'à la honte de celui qui le donnait au public comme solide et judicieux. Il lui plut de le nommer Prœdestmatus, quoique le manuscrit dont il se servait n'eîït point de titre, afin de dire avec beaucoup de fermeté et de confiance « que ceux qui aiment la vérité n'y trouveraient rien à redire, et ne pourraient alléguer aucune raison pour le récuser. Que personne n'a pu mieux connaître les opinions des Prédestinations que cet homme qui les voyait tous les jours, qui disputait souvent avec eux, lequel ils fuyaient et redoutaient plus que tous les autres; et qu'ainsi il n'y a rien de plus assuré, ni de plus clair, que l'erreur de ceux qui soutiennent qu'il n'y a jamais eu nulle véritable hérésie des prédestinés. »
Il n'en faudrait nullement douter s'il eût fallu s'arrêter aux éloges que les Jésuites venaient de donner au P. Sirmond. Car le P. Pitithereau ne pouvait souffrir « que l'on
1. Hermant avertit en note qu'il faut revoir cet endroit des Dogmes du P. Petau.
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s'attaquât à un homme de si grand mérite que le P. Sirmond, sur qui toute la France arrête les yeux, et dont les livres se retrouvent dans toutes les bibliothèques. »
Mais les expressions les plus fortes avaient encore paru trop basses au P. Le Moine pour relever le mérite de ce vieillard; et il n'avait pas craint de se jeter jusque dans le dernier ridicule, pour n'en pas parler d'une manière ordinaire : «Quand au fait du P. Sirmond, dit cet écrivain hyperbolique, l'auteur du livre intitulé : Petrus Aurelius se fût bien passé de lui faire un si grand procès sur un mot, et d'accuser la plus haute et !a plus modeste science de ce temps. La postérité, qui le trouvera en toutes les bibliothèques, et qui jouira de ses veilles longtemps après sa mort, s'étonnera que toute l'antiquité ressuscitée ait été si maltraitée en sa personne. Elle s'étonnera qu'il y ait eu des hommes gagés pour jeter des pierres à un arbre chargé des fruits de tant de siècles; et ceux qui se souviendront avec quel respect les anciens couronnaient les fontaines, trouveront bien indigne qu'on ait employé tant de boue à souiller une source à laquelle les savants de toutes les nations iront boire. »
Mais si cette source avait autrefois fourni de l'eau pure, jamais elle n'avait fait paraître plus de boue et plus de bourbe que par la publication du livre de Prœdestinatus, car celui qui en entreprit la réfutation, dès qu'il parut, fit voir par des preuves invincibles que c'était un livre rempli d'erreurs, d'hérésies, de faussetés, d'ignorancesgrossièresetd'extravagances, qui le rendaient indigne, non seulement d'être juge, mais aussi d'être témoin en quelque cause que ce puisse être ; et qu'étant semi-pélagien et pélagien tout ensemble, et surpassant souvent les excès de l'une et de l'autre de ces hérésies, il était si peu propre pour prouver ce que prétendait le P. Sirmond, qu'il prouvait plutôt le contraire, et confirmait l'opinion de ceux qui croient que l'hérésie des Prédestinatiens, qui est combattue dans ce livre avec une passion aveugle, n'a été qu'un fantôme, et une chimère des ennemis de la doctrine de saint Augustin, dont ils se sont servis pour décrier l'Eglise et les catholiques qui l'ont défendue.
Il finissait son discours en conjurant le P. Sirmond de prendre mieux garde une autre fois aux manuscrits qui
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lui tomberaient entre les mains, et de ne déshonorer pas sa
vieillesse en publiant pour bonnes et irréprocbables des pièces qui ne peuvent donner que de l'horreur à ceux qui les lisent. Et il ajoutait : « Que s'il est permis de produire ainsi des écrits pernicieux, il n'y aura nulle raison d'empêcher à l'avenir qu'on ne vende des viandes empoisonnées pour bonnes et salutaires, puisque le venin qui tue les âmes est sans comparaison plus à craindre que celui qui tue les corps, et qu'il est difficile de trouver une pièce qui en contienne davantage, dans sa petitesse, que celle que ce Père venait de donner au public pour légitime et capable de servir de règle souveraine de vérité, sans qu'il soit permis d'y trouver rien à redire. »
Le P. Sirmond néanmoins, qui était déjà fort âgé quand il voulut faire passer cet ouvrage pour un témoin authentique de la doctrine de l'Église, ne profita pas d'un avis si salutaire, et vécut' encore assez longtemps, pour déshonorer tout de nouveau ses cheveux blancs par de semblables productions.