CHAPITRE l
Divers écrits pour la défense de l'autorité de saiut Pierre et de saint Paul en qualité de deux chefs de l'Église qui n'en font qu'un.
Ceux qui avaient entrepris la condamnation et la ruine du livre de la Fréquente communion étant convaincus que le meilleur expédient pour y réussir était de le rendre odieux à Rome, s'étaient particulièrement appliqués à reprendre dans la Préface cette proposition très saine et très orthodoxe, que saint Pierre et saint Paul sont les deux chefs de V Eglise qui n'en font qu'un. Tous les libelles des Jésuites étaient remplis d'invectives contre cette expression, qui est celle des conciles et des Pères, et de toute la tradition de l'Eglise. Ils tâchaient de lui imprimeries marques et les flétrissures les plus honteuses, et il ne tenait point à eux qu'elle ne passât non seulement pour une erreur, pour une extravagance, pour une chimère, mais aussi pour une hérésie qui ruinait l'unité de l'Église et qui tendait à y introduire l'anarchie. M. de Raconis, évêque de Lavaur, ne se contentait pas d'être en cela l'imitateur et comme l'écho des Jésuites, en répétant leurs injures; mais le feu de sa passion lui en fournissait de nouvelles, et il voulait persuader, par de fortes et sanglantes invectives, que cette proposition méritait que l'auteur fût mis au nombre, non seulement des hérésiarques, mais des tyrans et des persécuteurs, puisqu'il voulait, disait cet évêque, abattre la tête de l'Eglise comme un Hërode.
Ces excès, qui étaient demeurés jusqu'alors sans réplique, firent prendre la résolution d'éclaircir cette matière. On crut que de si grands emportements ne venaient pas moins de l'ignorance que de la passion de ceux qui mettaient toute l;i force de leurs écrits dans l'atrocité des injures, et qu'ils seraient plus retenus quand on leur aurait montré, par un
324 MÉMOIRES DE GODE Ht 01 1IKHMAM
ouvrage public, que ce qu'ils condamnaient en la personne de M. Arnauld était la doctrine des conciles, des saints Pères, et des plus célèbres auteurs ecclésiastiques. Ce fut dans cette vue qu'au commencement de L'année 1045 on publia un Traité de l'autorité de saint Pierre et de sain/ Paul, qui réside dans le pape, successeur de ces deux apôtres, où sont représentés les sentiments des Ecritures, dos saints Pères, et particulièrement des papes et de toute V Eglise romaine sur cette matière, pour servir de réponse aux accusations atroces et injurieuses qu'on a formées contre cette proposition du livre de la Fréquente communion, que saint Pierre et saint Paul sont les deux chefs de CEglite qui n'en font qu'un l.
L'auteur de cet ouvrage découvrait à la fin de son livre la cause secrète de l'animosité de M. l'évêque de Lavaur contre. M. de Saint-Cyran qu'il déchirait en plusieurs endroits de son livre, et il faisait voir qu'elle ne venait que de l'union et de l'intelligence qu'il avait eues avec un religieux célèbre, qui avait été auteur de la détention et des souffrances de cet abbé : c'était le P. Joseph, capucin. Ce prélat avait cru lui devoir donner cette marque de sa reconnaissance, en persécutant après sa mort celui que ce religieux avait persécuté pendant sa vie, et que c'était pour cela qu'il s'était tant étendu dans son livre contre l'hérésie des Illuminés, comme sur un point fort considérable contre ceux qu'il accusait, parce que ce même religieux à qui il avait l'obligation de son évêché faisait passer pour illuminés tous ceux qu'il persécutait, et que cette prétendue illumination était tellement imprimée dans son âme, qu'il avait voulu persuader au cardinal de Richelieu que le diable avait fait dessein depuis peu de remplir tout le monde d'illuminés, et qu'il y en avait déjà plus de dix mille en France.
Dès que ce livre parut, deux auteurs entreprirent de le réfuter, savoir M. Habert, théologal de Paris, et dom Pierre de Saint-Joseph, feuillant. Mais par une bizarrerie assez étrange, ils changèrent d'idiome pour écrire; car au lieu que ce feuillant avait écrit en latin contre M. l'évêque d'Ypres, deux ans auparavant, un livre que l'on n'avait point
1. C'est un ouvrage in-4° de 77 page9, sans nom d'auteur et d'imprimeur. On l'attribue à Martin de Barcos, abbé de Saint-Cyran et neveu de Du Verger de Hauranue.
lu, et que M. Habert avait publié en français, sur le même sujet, un ouvrage qui l'avait exposé au mépris de tous les habiles gens, dom Pierre de Saint-Joseph choisit notre langue pour écrire sur la matière de saint Pierre et de saint Paul, et M. Habert, au contraire, choisit ridiculement la langue latine pour réfuter un livre français; mais il choisit malicieusement ce genre d'écrire pour opprimer l'innocence et déshonorer la réputation de ceux qu'il attaquait, parce que c'était le moyen de faire en sorte que plusieurs de ceux qui avaient été témoins de tant d'emportements et d'invectives contre cette proposition, ne pussent bien juger de la qualité de son ouvrage que sur le rapport des autres. Et il en usait de la sorte pour avoir une plus grande liberté d'imposer comme il lui plairait à ses adversaires; de prendre leurs paroles à contre-sens; de les corrompre par des versions fausses et infidèles, et de leur reprocher des contradictions chimériques et imaginaires.
Dom Pierre de Saint-Joseph fit voir par le nom qu'il donna à son libelle ce que Ton en pouvait raisonnablement attendre. Car il le nomma : L'avocat de saint Pierre contre l'avocat non avoué de saint Paul. Et son entrée, qui tenait quelque chose de la comédie, en représentant un pape Janus opposé à la papesse Jeanne, avait rendu son écrit méprisable dans l'esprit des théologiens graves et solides. L'un des plus savants théologiens de notre siècle (c'était encore M. Arnauld, dont on voulut cacher le nom), voyant une si grande cabale pour opprimer cette doctrine catholique, y répondit par un juste volume, où toute cette matière est traitée à fond, et il l'intituln : La grandeur de V Eglise romaine établie sur l'autorité de saint Pierre et de saint Paul et justifiée par la doctrine des papes, des Pères et des conciles et par la tradition de tous les siècles, pour servir de défense à l'écrit de l'autorité de saint Pierre et de saint Paul, et de réponse à trois livres publiés contre cet écrit par dom Pierre de Saint-Joseph, M. Habert, et M. l'évêque de Lavaur.
Cet ouvrage, plein d'une profonde érudition et d'une très grande connaissance de l'antiquité, est divisé en quatre Livres. Le premier contient plusieurs considérations générales pour l'éclaircissement de cette matière; dans le second l'auteur représente les autorités des papes; le troisième
rapporte les autorités des Pères grecs et latins de tous les siècles. Et dans le quatrième il explique quelques points importants touchant cette question.
On présentait ce livre au pape par une lettre latine qui en renfermait les principaux points, et on l'intitula : De suprema Romande Ecclesiœ amplitudine in Pétri et Pauli ex summorum Pontificum, Patrum et Conciliorum testimomis inriividua authoritate fundata. Ad lnnocenlium X Pontifie' m maximum Epistola, qua liber de eodem argumente* conteriplus illi o/fertur eic submittitur; Parkiis, 1645.
Mais quoique les personnes habiles fussent édifiées de ces ouvrages pleins d'érudition et de lumière, l'événement fit voir qu'il faut quelque chose de plus que la connaissance de l'antiquité pour ne pas choquer la délicatesse de la cour romaine, et nous rapporterons l'année suivante les effets de la cabale qui s'était formée contre cette innocente proposition, quoique l'avantage même de ceux qui avaient formé une intrigue si peu raisonnable ne tournât qu'à leur confusion et à leur honte.