LIVRE IV
avait soutenu dans sa tentative toutes les opinions de la grâce selon les sentiments de saint Augustin, avant l'impression de Jansénius, reçut de lui de bonnes paroles pour une chaire de théologie. Car M. Pereyret s'était offert de lui-même pour favoriser son dessein, et avait dit seulement qu'il y avait quelques mesures à garder à cause de M. le cardinal de la Rochefoucauld1, protecteur du collège, et grand aumônier de France, qui étant tout à fait aux Jésuites, ne souffrirait pas qu'une place de cette nature fût remplie par un disciple de saint Augustin. Mais soit que M. Pereyret l'eût voulu jouer, soit que M. Cornet, qui était devenu son oracle, lui eût fait changer de sentiment, M. Darbo eut l'exclusion, et cette chaire fut donnée à M. Saussoy.
M. Taignier9, docteur de la maison de Navarre, et l'un des plus sages et des plus vertueux docteurs de la Faculté, qui est mort dans la persécution et dans l'exil pour la défense de la grâce, a souvent témoigné à plusieurs de ses amis que ce qui l'avait détaché pour jamais de MM. Cornet et Pereyret était un discours qu'ils avaient fait en sa présence, où reconnaissant, l'un et l'autre de bonne foi que la doctrine de M. Arnauld et de ses amis était saine et orthodoxe, ils avaient néanmoins résolu de s'y opposer de tout leur pouvoir, par la seule considération de sa personne, et il avait entendu d'eux, sur ce sujet, des choses si noires, et des résolutions si horribles, que sa conscience l'avait obligé de n'avoir aucun commerce avec eux.
Les choses étaient en cette disposition à l'égard de ces deux docteurs, qui faisaient jouer la machine de tous les moines et d'un très grand nombre de mendiants dans la Faculté, lorsque M. Pereyret étant obligé d'y faire son rapport dans l'assemblée du mois de mars 1647, touchant le libelle de la Théologie de Petrus Aurelius, dit qu'il avait trouvé que ce libelle contenait cent propositions dont la plupart étaient extraites tout entières et mot à mot des œuvres de Petrus Aurelius, et les autres composées de ses
1. François de La Rochefoucauld (1558-1645), évoque de Cleruiont eu 1585, puis de Senlis, devint cardinal en 1607.
2. Claude Taignier, grand ami d'Arnauld et d'Hermant; il mourut caché comme Arnauld en 1666.11 sera souvent question de lui dans la suite; il avait composé des mémoires dont la perte serait très regrettable bi Hermant ne les avait mis largement à contribution.
paroles, mais prises de divers endroits et ajustées en sorte qu'elles faisaient un sens parfait : et que l'auteur de ce libelle, à chacune de ces cent propositions avait ajouté autant de conclusions, par lesquelles il attribuait diverses erreurs à Petrus Aurelius. Qu'au surplus, ce serait une chose non seulement inutile, mais aussi préjudiciable que d'entreprendre d'examiner ce libelle, parce qu'il occuperait la Faculté non seulement plusieurs mois, mais même beaucoup d'années, multos annos, si, comme il était juste et nécessaire, elle discutait selon sa diligence et fidélité accoutumée et conformément aux règles de la théologie la sincérité des propositions extraites et la vérité des conséquences qui en étaient tirées. C'est pourquoi il conclut qu'il lui semblait être de l'intérêt et de la dignité de la Faculté d'ensevelir toute cette affaire dans un profond silence, vu principalement que l'épître mise à la tête de ce libelle avait déjà été lacérée par la main du bourreau et le livre condamné par une sentence de M. le lieutenant civil rendue à la requête de MM. les agents du clergé.
Cette voie si abrégée parut la meilleure aux docteurs, qui craignaient la peine d'un examen, et ils préférèrent leur repos à la conservation de l'honneur et à la réputation d'un auteur qui les avait si généreusement défendus contre les calomnies des Jésuites1.