LIVRE IV
mouvements de leur conscience, qui leur paraissaient préférables aux instances continuelles que leur en faisait l'archiduc Léopold1.
M. l'évêque de Gand les représenta par un écrit public, qu'il adressa au conseil privé du roi d'Espagne à Bruxelles, le vingtième jour de mars de cette année 1647, et il [les] réduisit à trois chefs, dont le premier était que cette bulle avait été obtenue par surprise; le second, qu'elle avait été rendue sans parties ouïes; le troisième, sur lequel il s'étendait davantage, était que la publication de cette bulle ne pouvait servir qu'à troubler le repos public et l'unité de l'Église, et qu'à scandaliser l'état ecclésiastique et séculier2.
Il faisait entendre dans cet écrit, qui fut imprimé en la même année, qu'il s'était abstenu de cette publication de peur qu'elle ne troublât les consciences de ceux qui, étant informés des artifices dont les Jésuites s'étaient servis pour surprendre le Saint Siège, ne s'abstiendraient point pour cela de la lecture de Jansénius, ou ne le feraient qu'avec un extrême dépit, à cause de la consolation et de l'utilité spirituelle qu'ils y trouvaient. 11 y exposait les railleries que les hérétiques feraient de l'autorité des conciles, dont les canons étaient tirés des propres termes de saint Augustin, la manière dont ils se riraient de l'infaillibilité du Saint Siège, en disant que les papes modernes sont opposés aux anciens, le mépris des traditions et des saints Pères, le violement de l'unité de l'Église, et l'ouverture aux schismes et aux dissensions; l'opiniâtreté avec laquelle ils s'obstineraient dans leurs erreurs, en publiant mille blasphèmes contre l'Église, et la décriant comme la mère des contrariétés et des mensonges.
Il montrait en même temps que ces dangers et ces désordres pouvaient être prévenus par la prudence de Sa Majesté catholique et de son conseil privé, en surséant à la publication de cette bulle, jusqu'à ce qu'il plût au Saint
1. Léopold (.uillaurne, archiduc d'Autriche (1614-1662), fils de l'empereur Ferdinand II.
2. En marge «Je ce paragraphe et de la main d'Hermant : liaisons ■pour lesquelles on na [pas] trouvé convenable de publier au diocèse de Gand avec les solennités accoutumées, certaine bulle contre le livre du défunt évê(/ue d'Ypres, Jansénius.
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Siège, à la réquisition du roi d'Espagne, de faire mûrement examiner si M. d'Ypresavait fausseinent représenté La doctrine de saint Augustin.
Et pour prouver que cette conduite qu'il proposait n'était pas nouvelle, il se servait de l'exemple de Flavius Egicanes, roi d'Espagne, qui pour maintenir les quatre propositions de saint Julien, archevêque de Tolède», déjà condamnées par le Saint Siège, ayant fait assembler une congrégation de plus de soixante évêques, et y ayant fait disputer sur ces propositions, renvoya le tout au Saint Siège, qui voyant que la doctrine dont il s'agissait était appuyée par l'autorité de saint Augustin, de saint Cyrille, de saint Ambroise et de saint Fulgence, ne fit nulle difficulté de révoquer la condamnation qu'il avait prononcée par précipitation et par surprise.
Il ajoutait que la même chose avait été aussi pratiquée par les rois d'Espagne Henry III et Jean II, au sujet de quelques propositions de Tostal2, et par Pierre, roi d'Aragon, à l'occasion des écrits de Raymond Lulle». Enfin il disait que les Jésuites mêmes ne pouvaient avec raison trouver à redire à cette conduite, après qu'eux-mêmes avaient empêché., jusqu'alors par leurs négociations, au conseil privé, et en celui de Brabant, l'exécution de la censure contre Jean Baptiste Poza, leur confrère, jésuite espagnol.
Cependant le pape pressait toujours l'archiduc Léopold de faire exécuter cette bulle, et lui en avait même adressé un bref particulier, du 9e septembre de la même année, ce ce qui n'était pas fort nécessaire, parce que ce prince, prodigieusement attaché aux Jésuites, employait toute son autorité pour soutenir leurs intérêts. Mais quelque instance qu'il fit auprès de M. l'évèque de Gand, ce prélat qui était malade lui envoya une requête raisonnée pour justifier sa surséance, et après lui avoir exposé dans cet écrit latin les justes motifs qu'il avait d'en user ainsi, il lui demanda un sauf-conduit, pour lui pouvoir aller rendre compte de sa
i. Saint Julien, surnommé Pomère, vivait au vue siècle.
2. Alonso Tolstado, connu en France sous le nom de Tolstat (1414- 1454), théologien espagnol, député au concile de Bàle en 1431.
3. Raymond Lulle (1235-1315), philosophe et alchimiste espaguol martyrisé par les Turcs.