LIVRE
ment de l'église ; on priait indifféremment tout le monde d'y venir dire la messe et d'y prêcher; on y ordonnait des jeûnes au pain et à l'eau, des diciplines terribles, des pénitences tout à fait humiliantes; mais le reste n'était nullement uniforme. C'était un usage ordinaire de railler à la récréation, et quand des religieuses se contrefaisaient les unes les autres, elles appelaient cela se déniaiser.
La Mère Angélique, qui en gémissait auïonddu cœur, demeurait dans le silence par discrétion et par charité ; mais M. de Langres, lisant assez distinctement sur son visage l'affliction dont elle était pénétrée, ne put s'empêcher un jour de lui dire qu'elle lui nuisait dans la maison, et elle lui répondit franchement qu'il la pouvait envoyer où il lui plairait, ce que néanmoins il ne voulut pas faire.
On peut juger combien cet état était pénible à cette servante de J.-C, qui avait beaucoup d'amour pour Dieu et de tendresse pour ses filles. Étant portée d'une part par sa piété à ne pas concevoir de mauvais soupçons contre son directeur, à qui elle eût souhaité de rendre une entière obéissance, elle ne pouvait d'un autre côté démentir ses yeux qui ne lui représentaient que des objets affligeants ; et son âme était agitée par d'étranges convulsions, car elle se voyait dans l'état que décrit le grand saint Grégoire pape, et où se trouvent ceux qui, ayant soumis leur conscience a la conduite d'un directeur pour se dépouiller de l'esprit du monde, reconnaissent dans la suite qu'ils y sont engagés de nouveau, par l'autorité même et les conseils de celui qui les en devrait retirer.
Après cela, il est aisé déjuger que M. de Langres avait eu quelque sujet de ne pas lui donner la conduite du monastère du Saint-Sacrement dont il avait dressé un plan fort contraire aux sentiments par lesquels il était entré dans l'esprit de cette fille, lorsqu'elle avait mis sa conscience entre ses mains. Car au lieu que dans ce temps-là il paraissait mort au monde, on ne voyait presque rien qui ne parût et ne fût tout à fait humain dans l'établissement de cette maison. Il croyait qu'elle ne pouvait s'accroître sans avoir beaucoup d'amis, et n'en voulait ouvrir la porte qu'à des llles riches et de grande qualité, qui apporteraient chacune 10.000 livres, qui fussent de bon esprit, fort civiles et capables d'entretenir les princesses. 11 souhaitait que l'habit
fût de belle serge blanche avec de grands manteaux traînants, un scapulaire rouge de belle écarlate, du linge .très fin, d'une façon très avantageuse, et, comme il disait, souverainement auguste. Mais avec cet éclat extérieur et tout mondain, il voulait que tous les sujets qui embrasseraient cet institut fussent des filles d'oraison, fort élevées dans les voies de Dieu, et qui en pussent parler avec lumière, comme si l'esprit de Dieu et celui du monde pouvaient s'allier l'un avec l'autre.
N'ayant pu commettre la conduite de cette maison à nulle des supérieures dont il voulait se servir, il eut dessein d'y suppléer par une autre voie, mais qui était si irrégulière que Ton n'en pouvait naturellement attendre que de très mauvais effets. Ce fut d'associer à la Mère Angélique pour le gouvernement de ce monastère une simple postulante, savoir la sœur Anne de Jésus, de qui il faisait beaucoup d'état, et qui était intime à Mme la duchesse de Longueville. La croyant fort propre pour la conduite, il avait dessein de la former pour être supérieure dès qu'elle serait professe. C'était une fille de condition, bien faite, qui parlait fort bien, et savait entretenir le monde, qui avait de l'esprit, mais assez altier et peu solide, et qui d'ailleurs n'avait nulle expérience des choses de la religion, dont elle n'avait jamais même compris l'esprit. 11 n'était nullement possible que, n'ayant jamais su obéir, elle sût bien commander, au lieu que la Mère Angélique avait toujours regardé sa charge comme un poids insupportable; et quoiqu'elle eût toujours commandé, elle ne l'avait jamais fait que dans l'esprit d'obéissance.
Il fallait certainement qu'elle en fût remplie dans un souverain degré pour s'assujettir aussi humblement qu'elle fit à un ordre aussi irrégulier qu'était celui de M. de Langres, qui lui avait ordonné de ne rien faire sans l'avis de cette postulante, et qui l'établit la maîtresse des enfants et des postulantes qui commençaient à se présenter, quoiqu'elle-même fût encore au nombre des postulantes. Cette humilité de la Mère Angélique était la matière de l'admiration de toutes ses filles. Mais on avait une peine extrême à l'imiter en cela, et il ne se pouvait pas faire qu'un si étrange renversement de conduite ne choquât la plupart des esprits.