CHAPITRE V
Cabale avec quelques Hibernois1 pour leur faire siguer la condamnation des cinq propositions.
Ceux qui sollicitaient à Rome la condamnation des cinq propositions que M. de Vabres et les évêques qu'il avait surpris demandaient si instamment par leur lettre au pape, croyaient que pour y engager le Saint Siège il n'y avait rien de plus à propos que de faire beaucoup de bruit et d'éclat en France, et particulièrement dans l'Université de Paris, afin d'accabler les disciples de saint Augustin par le grand nombre de leurs adversaires, et de faire voir au delà des Alpes que tout le monde s'opposait à la doctrine dont ils se déclaraient les défenseurs.
Ce fut dans cet esprit que l'on porta une petite poignée d'Hibernois à signer une déclaration contre les cinq propositions, sous prétexte de conserver la pureté de la foi dans leur pays. On se prévalut de leur pauvreté pour les engager
1 .Les Hibernois étaient des Irlandais que la persécution avait chassés de leur pays.
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dans cette cabale, et on leur fit laite par avance ce que ni la Faculté, ni les évoques ni le pape même n'avaient point encore fait contre les cinq propositions.
Il y avait déjà près d'un an que l'on formait cette cabale, mais elle ne commença à éclater que vers ce temps-ci, et voici ce que l'un d'eux, qui en était particulièrement informé, et qui n'avait voulu prendre aucune pari à un procédé si injuste, en a appris au public.
Au mois de juin de l'année 1650, un prêtre hibernois. nommé Duygine, missionnaire de la famille du P. Vincent, allant visiter quelques prêtres ses compatriotes qui demeuraient dans l'Université de Paris, après les avoir entretenus des misères de leur pays, leur témoigna qu'il venait de chez M. de la Bidière, conseiller d'État, demeurant derrière le Palais-Royal, proche les Filles de Saint-Thomas, et qu'il était à propos qu'ils allassent voir ce magistrat, parce qu'étant touché de compassion des maux qu'ils souffraient, il avait dessein de leur faire quelque bien, et que de plus il était de la connaissance du P. Vincent, qui avait beaucoup de bonne volonté pour eux.
Ces bons ecclésiastiques, ne sachant pas le piège qu'on leur tendait, allèrent trouver quelque temps après M. de la Bidière, qui les ayant reçus fort civilement et leur ayant témoigné qu'il avait dessein de faire quelque établissement à Paris pour leur nation si cruellement persécutée dans leur pays, mais qu'il souhaitait en parler à quelques autres de leur même nation qu'il leur nomma, ils firent ce qu'il désirait d'eux ; et tous ensemble l'étant allés retrouver, il leur demanda un mémoire de l'ordre qu'il était à propos que l'on gardât dans l'élablissement qu'il voulait faire pour eux.
Lorsqu'ils lui eurent porté ce mémoire, il leur proposa quantité de chosesqu'il fallait garder, comme s'il eût eu un véritable dessein de leur faire quelque bien. La première de ces conditions était de prendre un jésuite ou un missionnaire pour leur supérieur. La seconde de renoncer au jansénisme dont ils étaient accusés, promettre obéissance au pape et recevoir tous ses décrets et toutes ses bulles, particulièrement celles qui étaient contre Jansénius et ses sectateurs.
Les Hibernois, fort surpris d'un tel discours, lui répon-
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dirent : 1° Que comme les Jésuites et les missionnaires étaient religieux, ils ne les pouvaient prendre pour supérieurs; qu'ils estimaient qu'il valait mieux être conduits par des prêtres hiérarchiques que par des religieux, leur dessein étant de servir Dieu comme prêtres soumis aux ordinaires,, et non pas comme religieux. Que les Jésuites étant jaloux de leurs privilèges et exemptions, imprimaient pour l'ordinaire dans l'esprit de ceux qui prenaient conduite d'eux des sentiments peu favorables à la hiérarchie, et qu'ils craignaient qu'il n'en arrivât dans cette fondation comme dans toutes les autres qui avaient été faites sur leur sujet, en Italie et en Espagne, où les Jésuites étaient devenus maîtres absolus, sous prétexte de direction spirituelle. Qu'outre cela plusieurs d'entre eux étant docteurs, bacheliers ou maîtres-ès-arts, et en cette qualité membres de l'Université de Paris, qui tient les Jésuites pour ses adversaires, elle trouverait fort à redire qu'ils fussent gouvernés par leur société. Qu'ils ne savaient ce que c'était du jansénisme, et qu'ils étaient par la grâce de Dieu catholiques, apostoliques et romains, et disciples de saint Augustin, dont ils embrassaient les sentiments contre Molina et ses sectateurs, et qu'ils ne s'en départiraient jamais, à moins que l'Eglise n'en eût déterminé autrement. Qu'ils étaient prêts, au péril de leur vie, à défendre l'autorité du pape dans l'Église, et qu'ils tenaient comme article de foi l'union que doivent avoir avec lui, comme au chef visible de l'Église, tous les membres du corps mystique de J.-C. ; et même que quand un chrétien serait injustement excommunié, il ne devait pas pour cela rompre l'union avec son chef, et qu'ils savaient bien que c'étaient là les véritables sentiments des disciples de saint Augustin touchant l'autorité du Saint-Siège.
M. delà Bidière, surpris de cette réponse et étant prévenu d'autres pensées contre ceux qu'on lui avait décriés comme jansénistes et nullement soumis au Saint-Siège, leur dit qu'ils l'obligeraient beaucoup s'ils voulaient lui donner par écrit ce qu'ils disaient de bouche. Ces Hibernois lui répliquèrent que quoique ce ne fût pas l'ordre de l'Église que des prêtres fissent aucune déclaration de foi à un laïque, néanmoins, pour lui ôter la mauvaise opinion dont il était préoccupé contre les disciples de saint Augustin, ils étaient prêts de lui donner par écrit une signature conforme à ce
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que professent ordinairement les bacheliers en leurs acted dans l'Université de Paris*, et on la lui donna.
M. de la Bidière parut d'abord Batisfail de cette proteJ talion ; mais quelques jours après, ayant conféré aveamis molinistes qui veulent à quelque prix que ce soit faire passer pour hérétiques tous ceux qui s'opposent à leur nouvelle doctrine, il envoya chercher ces Hibernois et leur dit que tout ce qu'ils lui avaient exposé serait inutile B'ila ae reconnaissaient par un écrit signé de leur main qu'ils condamnent Jansénius et promettent de recevoir toutes les bulles des papes, et particulièrement contre Jansénius et les jansénistes qui disent que les commandements de Dieu sont impossibles, que J.-C. n'est pas mort pour tous, et autres propositions.
Les Hibernois, qui voyaient bien que cette nouvelle demande lui était suggérée par les molinistes, lui dirent qu'ils s'étonnaient comment un magistrat français pressait ainsi des étrangers pour leur faire recevoir toutes les bulles de la cour de Rome, après avoir assez témoigné comme ils avaient fait leur soumission au Saint-Siège, car en recevant indifféremment toutes les bulles, décrets et censures de Rome, ce serait une étrange confusion dans tous les états, et particulièrement en celui de France, eu égard à la bulle de Boniface VIII ; à celle de Jules II contre Louis XII ; à celle de Sixte V contre Henri-le-Grand, et ainsi des autres.
Quant à la bulle contre Jansénius, ils dirent que ce n'était point à de simples particuliers tels qu'ils étaient, et qui n'avaient nulle autorité dans l'Église, à souscrire quelles bulles ils recevraient ou ne recevraient pas, mais qu'ils avaient à se conformer aux lois du royaume de France où ils vivaient, au clergé de leur pays, et à l'Université de Paris; et que cette bulle contre Jansénius n'avait été ni reçue ni publiée par les évêques de leur pays, et qu'on ne les pouvait blâmer de suivre un exemple si considérable, puisqu'on ne le pouvait faire sans que ce blâme ne retombât sur le clergé de France, sur celui de leur patrie, et sur l'Université de Paris, dont ils ne faisaient en cela que suivre la conduite, aussi bien que celledelaSorbonne, qui n'avait
1. Le manuscrit donne ici le texte même de Ja formule de cette pro. fessiou ; les copies l'ont supprimé comme inutile.